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Dig It! # 26
Mike Ness    (Interview)    New!!!
Mike McCann(ibals) - Part 2    (Interview)   New!!!
 

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 MIKE NESS
 Fullerton et le No Insurance test

 Ma Chevrolet s'engage sur la rampe d'accès à l'Highway 55. Je conduis du bout des doigts, sans la brusquer, incluant dans mon champ de vision aussi bien ce qu'avale le lourd capot que ce qui se déroule dans les rétros. Un coup d'avertisseur derrière moi, j'ai vaguement le temps d'apercevoir un furieux percé en divers endroits du visage dans son pick-up noir -rétro intérieur- alors que vient rugir un V8 en rogne à ma DROITE et VROOM !!! Ce fils de pute de surfer (autocollants No Fear à chaque coin du pare-brise arrière) me double en me faisant un doigt. Pas assez rapide, la Chevrolet matinale. ...
 C'est international un beauf. Sauf peut-être que celui-ci est plus défoncé au crack que les nôtres, va savoir. Dans le doute, je laisse toute velleïté Mad Maxienne au vestiaire et je lève le pied. J'ai pris l'embranchement à Fullerton, CA. Pas à Beverly Hills. Fullerton, c'est la Californie de tous les jours, comme Stanton, Huntington Beach ou encore Santa Ana. Des quartiers découpant un désert désormais souterrain autour d'un centre-ville fantôme qui ressemble plus à un décor pour téléfilm qu'à une ville. Il n'y a pas de patine, pas d'évident signe de vie. L'implacable leitmotiv Summer Fun collé sur chaque instant de la vie courante semble souligner l'infernal quotidien d'un futur s'annonçant inévitablement gauchi, mensonger et sans guère d'échappatoire. Sans guère d'humanité...
 Quoiqu'il en soit, j'aime à m'y promener. Le barrio mexicain me ravit, il y a même par là une Highland Avenue, avec une maison aux volets bouchés. J'en fredonne la chanson du Gun Club quand je passe devant. Deux ou trois boutiques indés mettent un peu de couleurs dans ce centre ville immuablement figé. Leo Fender s'était installé dans cette bourgade au début des années 40. Il y a créé ces vénérables amplis que nous aimons tant, frères et soeurs, ainsi que les guitares féroces et difficilement destructibles qui ont contribué à écrire notre histoire contemporaine. Le musée municipal retrace un peu son histoire -Summer Fun, ne l'oublions pas- et un coin de l'édifice est réservé à la démonstration par l'exemple de ce que furent sa-vie-son-oeuvre. On pourrait entrer en transe à la vue de la première Telecaster, ou d'une Strat' vintage, mais l'ambiance est tellement peu rock'n'roll qu'on n'y fait que passer un moment tiédasse. Tu crois qu'ils auraient affiché un single de Gene Vincent ou mentionné l'infernal Chris Gallup ? Qu'hommâge eut été rendu au gentil Buddy Holly, pour ne parler que des débuts ? Rien du tout. Ne parlons pas non plus du Gun Club, ni même de Springsteen... Une vidéo tourne en boucle sur un mini-écran, on peut écouter la bande-son, au casque (!), en rêvant d'y voir Jimi pulvériser le "Star Spangled Banner". Mais de toute évidence c'est un putain de film d'entreprise qui se déroule là, pas l'histoire de la musique contemporaine. Leo Fender était un homme d'affaires à succès ; les guitares Fender se vendent (à CBS puis à Sony) dans tous les coins du monde, les enfants mexicains et coréens les fabriquent pour des salaires de misère... Non, ce qu'on peut retenir de la vie de Fender, c'est qu'il n'a jamais joué de guitare ! Rien ici, pas une photo, pas une anecdote, qui le montre en train de faire sonner une de ses créations ! Il était ingénieur, il avait commencé à faire des postes de radio, puis s'est mis aux amplis et finalement aux guitares. Il payait des consultants pour venir essayer ses modèles. Edifiant !
 Un sale clin d'oeil rouge en face de moi, soudain : l'autre bourrin interrompt mon ébauche de réflexion en plantant un coup de patin devant la Chevrolet, histoire de me filer une petite sueur froide. J'avais un peu prévu le coup. Je les pratique aussi sur nos autoroutes à péage, les assassins à quatre roues, 4-wheels motherfuckers, comme on dit ici... Ok... C'est parti pour un remake de Duel. Je pousse le volume du poste à donf' ; ma botte droite soudain en plomb enclenche le kickdown et la Chevrolet s'arrache à la pesanteur matinale en feulant. Un coup de volant à gauche, je passe le pick-up, limite accrochage, bien sûr, puisque l'andouille à anneaux tente le coup de volant meurtrier pour m'envoyer valser dans le rail de sécurité. Ma tire s'enfile vingt-cinq litres de sauce pour l'occasion et laisse le pick-up sur place. Salut et à jamais !
 Je continue une paire de miles sur ma lancée, puis comme je ne distingue pas de mauvais signe dans le rétro, lève le pied. Une batterie roulant derrière une Telecaster ranchy, et voici l'habitacle envahi par une chanson de circonstance ! J'en souris... "I fought the law..." chante Mike Ness "...and the law won !". Faut pas l'oublier ! C'est étrange comme cette chanson a le mérite de s'entourer de bonnes âmes au fil des ans, du Clash à Mike Ness, en passant par les Stray Cats et la Mano (ou les Dead K, Jello avait changé le refrain : "...and I won", hmmm... vraiment ?). Et combien d'autres ? J'aime bien la voir passer comme ça, surgir au gré de productions amies. Ça crée des liens.  En tout cas, ça m'aide à me préparer à l'entrevue à laquelle je suis convié, à Santa Ana, où je me rends dans la bagnole sans assurance de mon pote Chris. Je m'allume une Lucky sans filtre. Eehhh oui ... "And the law won", faut faire gaffe !

Social Distortion, user's manual.

 Mike Ness est originaire de Fullerton, Californie. Comme par hasard, c'est là aussi que j'ai mes quartiers, dans le barrio mex. Il y a fondé Social Distortion en 79, avec son pote de lycée Dennis Danell, récemment disparu. Chacun derrière une gratte et abonnés chez Gibson (Gretsch parfois), ils se sont attaqués à la scène locale, au sud de Los Angeles dans le comté d'Orange, en même temps qu'X, Black Flag et le Gun Club, par exemple.
 Enfance douloureuse, adolescence sur le fil du rasoir, espoirs de lendemain soumis à caution ou remis à la loterie des trois accords primaires, avec passage quasi-obligé dans les limbes chimiques des substances illicites composant pour le tiers la trop galvaudée trilogie S+D+R'n'R, Mike et Social D ont fini tout de même par accoucher d'un petit paquet de disques et surtout d'une solide réputation d'intégrité et de sincérité. "Charmed Life". C'est pas moi qui le dit, c'est Mike. Ecoutez ce titre sur l'album solo #1 de l'homme, Cheating At Solitaire, et vous SENTIREZ mieux ce qu'il en est. Hmmmmm... Goûtez aux plongées de la Gretsch Silverjet de Billy Zoom dans "Dope Fiend ?? Blues", appuyées sur la rythmique implacable de la Gibson de Mike, ECOUTEZ les paroles de l'homme qui a vendu son âme au diable et qui la lui a volée ensuite. Laissez-vous entraîner...
 Brian Setzer et Bruce Springsteen ne s'y sont pas trompés qui eux aussi ont prêté leur concours SPONTANEMENT à l'édification de cet album. Avec respect, nous le verrrons plus tard. Ce disque est indubitablement le plus sensible, le plus personnel et le plus mûr qu'ait jamais composé Mike Ness. Le premier jet d'une production présentée comme uniquement personnelle où s'expriment ses influences profondes, dans un format plus vaste que celui sous lequel est reconnu habituellement Social Distortion.
 Si vous aimez retrouver l'influence du Clash aux USA (ou l'inverse) période Give 'em Enough Rope (album formaté US sorti en '78),  prêtez une oreille attentive au dernier album studio de Social Distortion, également le plus lourd, White Light, White Heat, White Trash. Vous y retrouverez certainement un état d'esprit frère, un son épais et une voix chaleureuse, rauque et généreuse. N'hésitez pas à aller tout de suite vous repaître de leur savoureuse ré-appropriation de "Under My Thumb". Enfilez ensuite le perfecto du soir pour un "When The Angels Sing" ou mieux, "Don't Drag Me Down" également disponible sur le Live At The Roxy. Celui-ci offre, outre un survol de toutes les époques de Social D sans user du souvent bêtifiant vocable Best Of, la possibilité de capter l'attitude du frontman sur SA scène. Généreux, caustique et parfois à ras le bitume ("Hey you got nine more of those fingers ? Take out 10 of 'em & stick'em up yer ass ! ... " pendant l'intro de "Ring of Fire", de l'Homme en Noir), Mike enchaîne ses compos punky-country avec une énergie constante, revigorante et un bonheur au moins égal sinon croissant. Inusable.
 Si finalement cette invitation au voyage en pays punky au sud de la Californie américaine vous tente, augmentez votre collection de l'album Under The Influences, sélection de reprises country, dont "I Fought The Law" justement, mise en boîte en dix jours, ou bien encore Between Heaven & Hell de Social Distortion. Probablement mis en boîte en cinq, celui-là. Au-delà, on risque de tomber dans l'anecdotique, car n'oublions pas qu'il(s) vien(nen)t d'un monde et d'une époque où un groupe se faisait d'abord sur scène, ce qui induit quasi-forcément quelques maladresses sur vinyle, tant au niveau du son que de la pertinence du message. Pour l'instant, profitons d'un matin qui somme toute s'annonce clément. "Funnel of Love" bloqué dans le lecteur, la Chevy tranquillement calée à 95 km/h, filons à notre rendez-vous de la journée, retrouver Mike chez lui.

Santa Ana (for your eyes only)

 La copie de la nouvelle adresse de Mike, précédée de la mention "for you eyes only", reçue hier par e-mail, trône sur le tableau de bord, ainsi que l'itinéraire savamment étudié. Malgré deux erreurs successives d'embranchement, je trouve vite la maison indiquée et me gare au bord du trottoir. Sur la pelouse, des ouvriers gâchent le plâtre et en enduisent la façade. Je n'essaie même pas l'anglais pour leur demander si je suis bien à la bonne adresse."Con permiso, señores, estamos en el numero * de la calle ** ?". "Si señor, ya esta". Bien. C'est là. Vu que je suis un rien en avance, je m'arrêterais bien cinq minutes pour discuter avec eux. J'aime bien les Mexicains, c'est une inclination perso, une histoire à la fin perpétuellement ouverte et remise à plus tard. Mais il ne faut pas que je me disperse. Je les remercie pour l'info et tourne au coin de la rue où je suis censé trouver l'entrée. Mike Ness est là, en train de passer un coup de fil.
 Il est de ceux qui écrivent l'histoire de leur vie sur leur corps. Tatoué grave, en d'autres termes... Il m'aperçoit, fait une pause dans sa conversation et me salue de la main, m'invitant à approcher. J'y vais, "Salut Mike !" Il raccroche, me serre la pogne, "Salut Laurent... J'écorche pas trop ton prénom ?" et me prie d'entrer, s'excusant au passage du foutoir dans lequel il m'entraîne, car il est entrain d'emménager. "Ici, c'est tranquille. Enfin à peu près aussi sûr qu'on puisse l'être d'après les standards de Californie du Sud, tu sais. T'as trouvé sans trop de problèmes ?"
 Heureusement, sa pièce -celle où il compose et réfléchit- est finie, et c'est là qu'il m'emmène. Je remarque au passage que sa maison est en dur, ce n'est pas si courant. Ouais, précise-t-il, car elle date de 1923 et il la restaure dans l'esprit, et autant que possible avec goût. Murs vert pastel, canapé aux angles arrondis 50's recouverts de tissus à motif jungle (!), deux Gretsch vintage accrochées au-dessus... "C'est là que je compose. Assieds-toi, fais comme chez toi".
 Je constate, tout en faisant un tour d'horizon (deux juke-box truffés de collectors, présentoirs à revues de hot-rod 50's, globes publicitaires d'époque accrochés au mur) que mon compteur de trac est tombé nettement en dessous de la zone rouge. Je me sens vraiment à l'aise. Je m'octroie le fauteuil, lui le canapé et on continue à discuter. Comme promis à Strummer la dernière fois (Dig It ! 24), je lui fais part de ses amitiés. Il me répond que le Clash a énormément compté pour lui (ainsi que la ribambelle d'autres allumés de l'époque bien entendu), qu'il les a vus en 79 à L.A. Ce fut la claque de sa vie de teenager au pays de l'aseptisation musicale (déjà !). Il connaissait de réputation, il avait écouté le(s) disque(s). Mais les voir sur scène, fiers et électriques, généreux et bordéliques, lui a donné envie de monter un groupe avec son pote Dennis. Prendre la scène ne devenait plus quelque chose d'irréalisable, bien au contraire.
 Comme Mike l'avait honnêtement (ingénument ?) déclaré avant d'attaquer "I Fought The Law" en concert l'an passé, sans Strum', pas de Ness. Et donc pas de Social Distortion ni d'albums solos. Rien. Combien d'autres dans la foulée, des Fabulosos Cadillacs à la Mano Negra en passant par U2 (hélas... oui, faut bien le reconnaître) ou Green Day ? Ce n'est même pas l'album Tribute to the Clash qui peut en donner une idée. Un album auquel Mike a d'ailleurs participé en tant "qu'homme derrière la console" pour "Janie Jones".
 Je le regarde parler, non que ce qu'il dise ne m'intéresse pas, au contraire, mais je me... décale... pour profiter de l'instant : Mike Ness m'a invité chez lui à discuter ! Il faut que je fixe cela dans ma mémoire, afin de pouvoir m'en souvenir dans le moindre détail plus tard, quand la vie sera redevenue noire et blanche, pluvieuse et humide.
 Il parle à un rythme détaché, très intelligible, ponctué de "You know" appuyés et de sourires discrets. Le cadre qu'il a choisi pour l'entrevue évite toute forme de distanciation. C'est un premier parti pris d'honnêteté, tout comme le fait de quitter ses Wayfarer à partir du moment où nous nous sommes retrouvés face à face.
 Je le remercie pour l'invitation. Je n'en espérais pas tant, à vrai dire. Il me répond que c'est la moindre des choses, qu'entre la tournée de Social D et son déménagement il m'a trop fait poireauter et s'en excuse. Tout comme de ne rien avoir à boire...
-"C'est pas grave. On branche le magnéto ?"
-"D'accord. J'envoie Shane te chercher quelque chose à boire. Qu'est-ce que tu veux ?"
 Hey ! Voilà Shane, il faut que je parle de Shane Trulin sous peine d'être injuste. En quelques mots, Shane est employé, entre autres, aux relations publiques chez Rebel Waltz (appréciez le clin d'oeil), l'agence de management de Mike. Il a vingt-quatre ans et a commencé il y a 5-6 ans à bosser pour eux en vendant des T-shirts aux concerts. Il m'a d'ailleurs confié que le pays d'Europe où Social D avait le plus de succès était l'Allemagne, au vu du nombre de ventes de T-shirt par correspondance dans cette partie de la communauté (il faisait les paquets !). Il est fan de Social Distortion depuis toujours et s'est vraiment décarcassé pour que je puisse rencontrer son héros. Merci Shane. Lors de notre première rencontre, dans un diner 50's près du QG de Rebel Waltz, il m'a rapporté l'anecdote suivante : en 1994, MTV invite le Tout-Los-Angeles + deux ou trois satellites du monde libre à un raout inter-genres dans son quartier général de Burbanks à l'occasion des Awards de l'année. Mike Ness est de la fiesta, bien que pas nominé et pas vraiment heureux d'être obligé de se mêler au gotha de la musique populaire contemporaine. Il traîne donc près du buffet quand deux hommes en noir s'approchent de lui et le prient poliment de les suivre. Intrigué, il leur emboîte le pas vers une porte préservant un rien d'intimité pour... Bruce Springsteen & familia ! Ouch... C'est carrément La Cène autour de cette grande tablée où trône un Boss souriant et bienveillant, désirant personnellement féliciter Mike Ness pour sa production et lui assurer qu'il est un fan absolu possédant toute la collection des enregistrements de Social Distortion à la maison ! Devant les caméras, un peu plus tard, le même Bruce Springsteen brandira White Light, White Heat, White Trash en clamant : "Eux méritent un Award, pas moi".
 Shane arrive en souriant. J'en profite pour sortir mon magnéto et nous voilà partis pour un moment.

THE WILD ONE

 Dig It ! : Guitares vintages, juke-boxes de même époque et revues Kustom/Hot-Rod des 50's ! Voilà donc d'où vient ton influence, ou au moins une partie ?
 Mike Ness : Ah ça ce sont des trucs qu'on ne trouve plus. Les juke-boxes sont en état de marche et c'est heureux car il n'y a quasiment plus personne pour les entretenir et les réparer. Comme les vieux mécanos. Il faut apprendre d'eux dès qu'on en a l'occasion, c'est un savoir-faire qui disparaît. Quant aux revues, ce sont toutes des collectors. Elles sont introuvables de nos jours... Je hante les marchés aux puces, tu sais... C'est de là que vient ma Chevrolet '54, et de ces époques passées que vient l'inspiration, la filiation. Tu connais l'origine du mot Custom ?

 D.I : ?
 M.N : A l'époque, il y a un mec, en Californie, qui est venu voir les frangins Barris. Il a dit : "j'aime bien ce qui se fait à Détroit, mais je me demande ce qu'on peut faire pour l'amener un peu plus loin, pousser ça au-delà des limites...". Et effectivement, à partir du moment où tu rabaisses une caisse, toute l'attitude s'en trouve modifiée ! Ce qui était une bagnole de beauf' devient une (il claque des doigts) méchante créature... Une création un rien plus élégante que Détroit l'a voulue, en somme. (Sourire)

 D.I : Et donc Custom vient de Customer (client, en français)...
 M.N : C'est ça. C'est une question d'individualité. Tu connais le proverbe : "Ce que le client veut...". Les carrossiers du genre de Barris faisaient ce que voulait le client. Ils PERSONNALISAIENT les autos. Et après c'est devenu un style, les customisateurs changeaient tout, à leur goût. Les phares, les pare-chocs... Tout. Tu comprends, au feu rouge, personne ne te dit : "Quelle jolie voiture vous avez là". Oh putain non ! C'est une sale méchante tire que tu conduis. C'est pas la peine de demander quoique ce soit, tout est dit. C'est là, sous tes yeux et on revient à ce qu'on disait tout-à-l'heure : c'est essentiel d'avoir une voiture en Californie, et d'affirmer ta personnalité avec.

 D.I : D'autant que personne ne se déplace en marchant...
 M.N : Ouais, si tu marches en Californie, tu te fais arrêter pour vagabondage ! C'est dingue. Moi, je me suis branché Kustom parce que c'est une extension de l'expression personnelle.

 D.I : Tu as entièrement construit cette voiture ?
 M.N : Le plus que j'ai pu ! (il se marre). J'éprouve beaucoup de satisfaction à prendre quelque chose d'apparemment foutu et le ramener littéralement à la vie. Cette bagnole était morte ! Elle était sur une remorque. Un tas de rouille ! Tout comme ma maison, tu sais, et le Coupé 34 qui attend dans le garage que j'aie le temps de lui concocter un traitement de choc. Ah... La seule chose que je n'achète pas à l'état d'épave, c'est les guitares...

 D.I : Gretsch, pin-ups, juke-box, hot rods... C'est toute l'iconographie rebelle des années 50's qu'on retrouve là, autour de toi. Comment ça se fait ? Tu viens pourtant du punk rock...
 M.N : Beaucoup de gens ne font pas le lien entre cette époque et le punk rock, mais j'en ai toujours eu la conviction. Chaque groupe... ethnique... devrait le dire s'ils veulent rester en contact avec leurs racines. Ecoute... J'ai toujours considéré le punk comme une musique de classe, l'expression d'une classe populaire si tu préfères. C'était la même chose dans les années 20 et 30, à l'heure de la folk music : Woody Guthrie, Billie Holyday ou même Howling Wolf. Comment ne peut-on pas voir cette connection, ressentir cette honnêteté dans la réaction ? C'est comme le jazz original, le jazz noir. Il a cristallisé autour de lui cette attitude contre la société, la haute société. Il a généré un mouvement, une forme d'expression, une nouvelle musique. C'est un excellent moyen de ne pas se satisfaire d'un quelconque statu quo. On peut tracer la musique noire, du jazz au rap, avant que le rap ne soit devenu une copie de rap qui lui même devient une copie de la copie...

SOCIAL DISTORTION
(good vibrations !)

 D.I : La rebellion est devenue de fait quelque chose de "global" cinquante ans environ avant que ce mot ne passe dans le langage courant (mondialisation se dit globalisation en anglais -nda-)... L'Angleterre avait essayé de résister en interdisant L'équipée Sauvage pendant dix ans, par exemple...
 M.N : Tu parles, c'est même sûrement pire. Interdire la culture rock pendant dix ans a dû certainement faire plus de dégât... Les gars ont dû être plus radicaux, plus sauvages... On leur fournissait une raison sur un plateau, non ? On a tous le droit de s'y mettre, de copier. D'utiliser le canevas existant et d'exprimer pourquoi on n'est pas d'accord, librement (pensif). Librement...

 D.I : On parlait tout-à-l'heure d'honnêteté... Ce sentiment se moque des frontières, linguistiques ou géographiques.
 M.N : L'honnêteté que l'on peut ressentir dans la contre-culture US a positivement influencé le reste du monde. Je le crois.

 D.I : On parle presque de révolution, là ?
 M.N : Une révolution... Hmm... Le punk rock était une révolution, c'est presque sûr. Mais de nos jours, appeler ça une révolution... C'est difficile à dire. Parfois j'essaie de dire... wow... d'accord je pige. Ça me prend la tête de me demander si j'aime ces nouveaux groupes qui vendent des millions de disques, alors qu'à l'époque et... Bon écoute, c'est plus simple de dire que la seule différence entre autrefois et maintenant c'est qu'à l'époque la musique était plus porteuse de SENS parce qu'elle se VOULAIT révolutionnaire. Maintenant, on ne peut plus parler de musique de GENRE.

 D.I : Récupération ?
 M.N : Il y en a une tapée que je crois faux. Ceux que les grosses boîtes essayent de promouvoir comme "alternatif", pour ne pas dire "underground" comme c'était d'usage dans les 60's c'est comme... (il s'énerve) Putain c'est même pas un fils adoptif, même pas un cousin au troisième degré de là d'où nous venons tous ! C'est pour ça que je presse les gens de regarder sous la surface, de sortir, de lire les flyers... Regarde, à l'inverse, Greenday est un putain de bon groupe. Je me suis longtemps demandé, puis je suis allé les voir et franchement c'est un bon groupe, tu peux suivre la filiation, les comprendre comme un produit de la vague punk suivante. Un excellent relais, en fait. Mais j'ai tant de mal à croire aux... boys bands, tous ces trucs qui sont l'extrême opposée du punk (moue dégouttée).

 D.I : Comment ça a démarré pour le jeune Mike Ness ?
 M.N : L'un de mes modèles était mon oncle Pete. Il construisait des trikes Harley dans les sixties. Tu sais ces trucs aux fourches démesurées, avec deux roues à l'arrière... et il nous emmenait balader à Lakewoods ou Bellflowers. Lui et ses potes n'étaient pas dans un moto-club ou quoique ce soit qui ait à voir avec les gangs. Tu sais à l'époque il y avait tant de brassage politique autour de ça, et ce "fais ce que tu veux faire" dans l'air... et entre les deux les flics (lire à ce sujet la réédition du Hells Angels de Hunter S. Thomson chez Laffont -nda-). Les potes de mon oncle étaient un peu dans le truc hippie, mais sans les cheveux archi-longs. Seigneur ! (sourires). Quoiqu'il en soit il fallait se méfier des flics, ça c'était sûr. Un de leurs potes s'était fait dessouder d'une balle dans le dos par un condé... C'était pas si différent de maintenant, l'histoire de "fais ce que tu veux". La société n'était pas plus permissive. Je me souviens de ça, j'en bavais des ronds de flan. Ces mecs, cette attitude ! C'était mon intronisation. That's what I always associated 'cool' with.

 D.I : Ça c'est pour l'attitude, d'accord, mais pour la musique ?
 M.N : Mon oncle m'avait offert un disque des Stones quand j'étais en sixième. Ma première fugue, mon premier refuge fut donc la chaîne stéréo où je passais mes disques. Quelques-uns de mes potes étaient là-dedans aussi car ils avaient des grands frères qui faisaient de même (que mon oncle) mais le reste des gosses à l'école n'avait pas idée de ce qui était en train de se passer. A treize ans j'écoutais Transformer de Lou Reed, ouais ! Tous les autres écoutaient Good Buddy (?!) et traitaient David Bowie de pédale en écoutant Elton John ! Même à l'époque leur ignorance était confondante !

 D.I : Et vint Social Distortion... Pourquoi ce nom ? Un reflet du monde tel que tu le voyais à l'époque ou juste le besoin d'électrifier un peu ce qui t'entourait ?
 M.N : Ah c'était seulement comment je me sentais quand j'avais dix-sept ans. Il y avait beaucoup de justesse dans ce nom... Je dénonçais beaucoup, c'est vrai... Mais c'est parfois facile de blamer la société pour des choses qui te mettent dans une situation difficile... Quelquefois avec raison, quelquefois non. Mais n'empêche qu'il y a quelque chose... quelque chose d'immuable. Nous avons un trou du cul pour président (il murmure)... Social Distortion...

 D.I : C'est vrai que votre président a une mauvaise image à l'étranger.
 M.N : Oh ouais je sais, j'ai lu des trucs. C'est extrêmement gênant. De fait l'Amérique a une sale image. Dites vous bien que ce mec n'est préocuppé que par son nombril, qu'il ne pense qu'en termes "d'Etats Unis d'Amérique"... Il ne pense pas pour le reste du monde, pas comme si l'Amérique faisait partie du monde. Il n'y a qu'à regarder sa ridicule position lors du meeting sur le contrôle de la pollution mondiale. Il n'a absolument pas voulu coopérer... Franchement pourquoi ce trou du cul a-t-il eu besoin de se pointer là-bas si ce n'était pas pour coopérer ? Pour afficher son mépris ? Salopard (pause)... (Il redevient courtois). Je suis désolé. Je m'excuse, écris-le aux Français (murmure)... Il n'a pas eu mon vote, de toutes façons.

 D.I :L'Amérique se trouve embarquée dans TOUTES les guerres post-45 ! C'est un mode de fonctionnement, dirait-on. Qu'en penses-tu ?
 M.N : J'ai pu voir les effets secondaires de la guerre sur une certaine période. Un de mes amis est mort d'un cancer résultant probablement d'une exposition à l'Agent Orange. J'allais souvent le voir à l'hôpital des anciens combattants... Crois-moi là-bas c'est la fin du monde. Ces gens sont des hommes qui ont risqué leur vie en se battant pour leur pays... Certains d'entre eux sont rentrés tellement abîmés qu'ils... qu'ils ne peuvent même plus avoir de fonction dans la société... Ils sont du fait traité comme des citoyens de seconde zone. Quelle honte. Je ne suis pas un auteur politique, mais cela ne veut pas dire que je ne veux pas l'être. J'avais écrit cette chanson, "1945", dont beaucoup pensaient que c'était une chanson pro-guerre ! Mais non, c'est une réaction contre la propagande, quelque chose comme (appuyé) "mais putain qu'est-ce-qu'on fout là-bas ?". Un manifeste anti-guerre. "Dites-nous quel est le business planqué là-derrière", ayez au moins cette franchise là. Quand il y a une guerre, qu'on dise pourquoi, vraiment pourquoi. Qu'on ne se cache pas derrière ce foutu patriotisme !

 Une voix féminine se fait entendre dans le corridor, interrompant la conversation. Deux secondes plus tard, Mme Ness entre dans la pièce. Un courant d'air blond, tout droit sortie d'une courbure de l'espace-temps, fraîche comme en 1954. "Ooops désolée, je ne savais pas qu'il y avait quelqu'un".
 "Y a pas de mal", bredouillé-je en Technicolor. Elle me tend la main tandis que son mari fait les présentations. "Oh c'est toi qui est venu de France... Tu as finalement eu ton interview ! Bienvenue à la maison " me lance-t-elle, comme un charme. "Je suis désolée de vous avoir interrompus, mais franchement je ne savais pas que vous étiez en train de travailler !". Tu parles qu'on travaille ! On discute, on s'enfonce doucettement dans des glauqueries, tu veux dire. "Shane told me you're expecting a baby for the end of the month ?" Oui, c'est exact, une autre petite âme à venir dans ce grand chantier... "Come over there with your family anytime you can. We have kids too, you know". Ils me scient en deux, les époux Ness. A la limite, on décrocherait une Gretsch du mur histoire de se cogner une ou deux reprises avec le Mike, je dis pas. Mais là... je suis estomaqué. "Bien entendu", m'entends-je répondre, "je vous prends au mot et soyez sûre que nous viendrons vous rendre visite en famille". Puis elle disparaît, nous laissant à nos considérations d'hommes...

FRIENDLY SOUL

 D.I : Et le punk-rock dans tout ça ? Tu fais référence à l'époque où la société n'était pas prête pour ce type de musique, sur l'album live. L'est-elle plus maintenant ?
 M.N : Ah... Ça va, ça vient. Quand quelque chose de cool est découvert, ça peut rapidement dégénérer en "uncool". Mais d'autre part... Hmm... On récupère toujours des interprétations détournées, des versions diluées de ce qu'on est en droit d'attendre. Comme le rap ! Mais bon, d'accord le "Punk Rock" est accepté dans le format mainstream maintenant. S'il y a un avantage à cela, c'est au moins qu'il y a plus de gens qui écouteront ce que nous avons à dire. Et... tu sais il aura fallu vingt ans mais, sous toutes réserves... vraiment sous toutes réserves..., la société s'est ouverte, ne serait-ce qu'un peu. Nous avons contribué à faire changer les choses. Vraiment (pensif et très sérieux).

 D.I : Ce n'était pas inscrit à l'ordre du jour, au départ. Le mot d'ordre était plutôt No Future !
 M.N : C'est une responsabilité énorme pour un groupe d'oser penser avoir l'énergie suffisante pour remuer le futur ("shake the future" !) Si tu as de l'impact sur le présent, ça laissera une trace dans le public, ça le... préparera au futur en quelque sorte. De toutes façons, je crois qu'on ne peut être que responsable que de soi, de ce que fait le groupe.

 D.I : A un moment on a ré-entendu "Brand New Cadillac" et c'est là que s'est fait la connection avec le background 50's. Ce n'était plus très punk d'être rock...
 M.N : Je crois que pas mal de gens oublient que quand Joe Strummer a joué cette chanson, et aussi les Ramones, les Dead Boys, les Pistols et Gen X qui faisaient référence à ces époques passées, il ne faut pas l'oublier que les mecs étaient dans leur trentaine à l'époque. Ça veut dire qu'ils étaient nés à la fin des années 50. Ils ont grandi avec cette musique, avec le rock des 50's ! Quand tu écoutes le punk du début, ce n'est ni plus ni moins qu'une interprétation énervée d'une base blues-rock ! Et c'est ça qui me manque aujourd'hui. La première vague punk était assez traditionnelle, et en quelque sorte rendait hommage, mais... whoa... ils ont un peu abatardi les standards, ouais mon pote ! Quand tu écoutes Steve Jones jouer de la guitare, c'est directement lié à Chuck Berry. Il a grandi avec ça, c'est indéniable (pause)... Ça me réchauffe le coeur de croiser des mômes de quinze ans qui portent des T-shirts des Ramones. Je me dis qu'ils sont sur la voie, ils vont à la source.

 D.I : Social Distortion met un certain temps avant de se décider à parler bagnoles sur les disques...
 M.N : Il y avait une Cadillac 55 dans la chanson "I Want What I Want" sur l'album Prison Bound. Mais de toutes façons à l'époque je n'avais pas de caisse (sa première fut une Pontiac '56 noire, visible sur Ball & Chain -nda-). J'avais racheté la 750 Triumph de Dennis (il soupire)...

 D.I : "I Sit and I Pray in my 54 Chevrolet" est extrait de "Ball & Chain" (une de mes favorites, tous disques confondus !). Punk rock, car culture et ésotérisme en une phrase, Social D devient-il mystique où touche-t-on là une vérité profonde ?
 M.N : De là d'où je viens, respirer et apprécier conduire c'est... Je pense, au volant de ma '54 : "Merci mon Dieu, je suis vivant aujourd'hui, et j'ai construit cette putain de luge" ("this fucking rageous sled"). Je ne suis pas religieux mais je me considère comme "spirituel". Tu vois j'ai Jésus sur sa croix ici sur le mur, mais ça ne veut pas nécessairement dire que je lis la Bible ou que je vais à l'église. Non. Mais je suis un croyant, et je sens qu'on doit avoir une connection, un feeling... J'ai coupé les ponts avec les dogmes. J'ai besoin de ça. Il y a trop d'interprétations autour de ça, qui est juste, qui ne l'est pas. Catholiques, Bouddhistes, Musulmans, tous ont leur propre foi, leur propre interprétation de quelque chose de plus grand, et avoir cette prescience est un plus dans la vie de tous les jours.

 D.I : Nous parlons de filiation depuis le début de cet entretien... Peux tu citer quelques exemples de formations amies, héritières de cette tradition ?
 M.N : X était un très bon exemple de cette continuation de la culture country. Exene (Cervenka, la chanteuse) était l'incarnation de la folk-music des 80's. Tout le monde s'accordait à dire qu'elle était l'héritière des harmonies du genre de la Carson Family, dans les 20's. Typique hillbily. Eh ! La folk music n'a pas à s'incarner dans les heureux Peter, Paul and Mary (insupportables ménestrels babas) ou une merde de ce genre... La musique folk est une musique de classe, je le répète, et X était le meilleur exemple qu'on puisse trouver de cette sincérité, de cette honnêteté héritée des luttes passées (pause)... Johnny Thunders, aussi, parlait toujours des musiciens noirs qui l'avaient inspiré et... de nos jours, je vois bien le Reverend Horton Heat. Il arrive à combiner l'esprit punk et les racines de la musique populaire américaine. Et Johnny Cash, pour sa contribution et sa persistance. Et Brian Setzer, indéniablement.

 D.I : Tiens tiens ! Comment s'est-il retrouvé sur ton disque celui-là ?
 M.N : Nous avons des amis communs et à l'évidence des centres d'intéret communs aussi : vieilles autos, guitares, fringues et tatouages. Musique... C'était quasi inévitable que nous nous  rencontrions à un moment ou à un autre. C'était bien... Il s'est pointé aux sessions avec un hook. Tu sais ce que c'est qu'un hook ? C'est la partie accrocheuse d'une chanson que tu colles dessus. On se marrait, "eh mon pote, tu t'es ramené avec un hook, hein, c'est ça ?!" C'était cool ! Et juste de le regarder commencer à le jouer, et soudain ça sonne... whoa... dément ! Oh que j'aimerais jouer de la guitare comme ça ! Il est très inspirant, et très généreux, il est venu comme ça, il voulait en être avant même d'avoir entendu une chanson. Il a gagné mon estime sur ce coup-là. C'est un vrai musicien, en ce sens qu'il n'a pas cette sale tendance à te marcher dessus, comme certains. Il écoute d'abord. Ça se sent sur la chanson je trouve, il ne se laisse aller à une touche personelle que sur la fin.

 D.I : Et Springsteen ?
 M.N : C'est un fan total de Social D ! Il est arrivé un peu comme Brian, sans même connaître une chanson. Il a entendu parler du projet et il a voulu en faire partie, c'est tout... Dis, Laurent tu veux prendre quelques photos ?
 

HIGHWAY 5, REVISITED.
(California got soul)

 Il était temps d'arrêter. Shane a fait un geste discret, et nous avons soldé l'entrevue par une mini-séance photo, histoire de faciliter la transition vers l'autoroute à nouveau et le chemin du retour. L'histoire continue avec la sortie du prochain disque, de nouvelles dates avec le nouveau line-up, sans Dennis et avec le batteur qui avait officié lors des concerts solos et sur l'album Under the Influence, Charlie Quintana, ou bien pour les vacances. Ce dernier chapitre me fait sourire d'aise ! Tout comme les derniers mots que nous avons échangés, sur le trottoir, après qu'il m'ait confié bien aimer jouer à Tijuana. "Tu sais, la Chevrolet, je veux en faire une bête de concours. Pas un truc qui va en remorque à la concentre, non, mais un truc qui me ramène une putain de coupe à quinze dollars. Tu vois ce que je veux dire ?" Un peu que je vois, Marlon !
 La radio bave ses conneries sur le Summer Fun, le niveau de pollution bat de nouveaux records, Enron vient de foutre en l'air la distribution d'électricité en Californie (s'ensuivra un scandale financier sans précédent), Bush est en vacances (et l'avenir jugera finalement qu'il en avait bien besoin, avant de s'atteler à la lourde tâche de faire régresser une région du monde à l'âge de pierre à coups de bombes), et NYC est encore intègre.

 Et la vie est belle... Tant qu'il y aura des hommes de bien, professant l'intégrité à six cordes, ça ira. Ça débouchera bien sur quelque chose de meilleur, un jour... Comme l'a humblement énoncé Mike, il aura fallu vingt ans pour qu'on sente un léger mieux. Vingt ans de sa vie d'ailleurs... Merci et à un de ces quatre.

Laurent Bagnard
 

Mike Ness
* Under The Influence. 1999. Time Bomb Rds
* Cheating at Solitaire.1999. Time Bomb Rds
Social Distortion
* Live at the Roxy. 1998. Time Bomb Rds
* White Light, White Heat, White Trash. 1996. Epic Rds
* Somewhere Between Heaven and Hell. 1992. Epic Rds
* Prison Bound. 1988. Time Bomb Rds
* Mainliner. Time Bomb Rds

Liste complète (pirates inclus) + infos sur : www.socialdistortion.com
 

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MIKE McCANN(IBALS) - Part 2
Des Cannibals à The Rat Hole Sheikh...
Extraits...
 
 

 D.I : Pourquoi es-tu parti habiter en Suède ? Comment est la vie là-bas ?
 Mike : J'y suis allé parce que j’ai rencontré une Suédoise. J’étais allé voir Flux of Pink Indians au squat d’Ambulance Station dans la Old Kent Road à Londres en janvier 84, quand j’ai remarqué cette fille qui se collait à moi. J’ai fait ce qu’un gars normal aurait fait, je l’ai amenée dehors et j’ai commencé à la tripoter un peu partout en essayant de la persuader de venir chez moi. Elle avait un copain qui était extrêmement chiant et essayait de la faire rentrer avec lui, tout comme ce black que j’ai été obligé d’effrayer. Puis j’ai senti qu’il se passait un truc... Je me suis retourné et j’ai vu un policier avec la femme. Le policier était en sueur et il me dit “C’est dégoûtant !”. J’ai répondu “Vous êtes un pervers ou quoi ? Depuis quand c’est illégal de se montrer un peu d’affection ?”. Sa réponse fut : “Ok, on te fout en taule”. Ils me jetèrent dans un camion et tout un groupe de ces porcs entra avec moi prêts à me massacrer. Mais la fille suédoise agitait son passeport et les porcs jugèrent que ça n’était pas vraiment bon de montrer à un étranger comment ils frappaient leurs congénères. Ils nous ont embarqués tous les deux dans un autre van. Ils ne l’ont retenue que quelques heures et elle put prendre l’avion qui la ramenait chez elle. Moi je suis resté dans une cellule toute la nuit (mais j’avais l’habitude). J’ai gagné le procès qui a eu lieu par la suite et la Suédoise est venue habiter avec moi en 85... Jusqu’à ce que son père lui dise, en janvier 86, de rentrer parce qu’il n’appréciait pas le fait qu’elle vive de mes allocations. Elle a pris son propre appart’ à Solna et je me suis installé là-bas en août 86 (après avoir bossé quelque temps pour que tout soit clair).
 La vie ici est extrêmement ennuyeuse, à moins d’être branché. L’état ne te laisse jamais tranquille. Si tu es pauvre, ils te harcèlent jusqu’à ce que tu deviennes maboule, ce qui arrive souvent ! “La qualité de vie est largement moindre qu’en France ou en Hollande”, disait Wes en 92.

 D.I : Tu joues en “one-man-band” aujourd’hui. C'est parce que tu n’arrives pas à trouver quelqu’un qui pourrait jouer avec toi, comme Hasil Hadkins ?
 Mike : On pourrait dire ça. L’idée d’enregistrer dans ma cuisine m’est venue après avoir lu un article sur Joe Meek qui disait avoir un studio dans son appart’ - Et combien de trucs fabuleux il a produit ! - Bien sûr, mes morceaux ne sonnent pas comme les siens, mais ce n’est pas ce que je recherche. L’idée de base m’a inspiré. Un truc que je fais différemment de Meek, c’est que j’enregistre toujours à poil, à moins que j’aie un invité. J’ai réalisé que si je comptais sur d’autres musiciens pour m’aider à mettre en place mes propres compos, ça n’arriverait sans doute jamais. Quelquefois il faut prendre le taureau par les cornes. Tommy m’a aidé pour Mad Cow Disease. Sa vie de famille a ralenti considérablement le processus... ça et le fait qu’il voulait toujours changer les arrangements. Très rapidement après Mad Cow, j’étais prêt à enregistrer le nouvel album. Mais Tommy n’a pas repris contact avant six mois, et à cette époque je travaillais déjà sur le troisième disque. J'ai perdu patience avec Tommy et j'ai acheté une caisse claire d’occase... Ça suffirait pour le deuxième album ! Je suis assez content du résultat et le fait de travailler ainsi me laisse plus de temps pour ma famille.

(...)

 D.I : Comment tu enregistres tes morceaux ?
 Mike : Je commence toujours par la guitare. Souvent plusieurs prises, parce que le timing est important. Tu devines souvent le moment où tu as joué la bonne prise. Je bosse avec un studio portable [“porta studio”] quatre pistes. J’utilisais un Tascam quatre pistes mais il en a perdu deux, maintenant j’ai un Fostex quatre pistes d’occase. Donc on peut dire que j’en ai six... L’étape suivante est souvent la basse ou une seconde guitare. Ensuite la troisième piste est réservée au beat, que ce soit une caisse claire, des percus turques ou des bassines en plastique (avec des effets). Si le beat ne colle pas, je dois quelquefois tout recommencer depuis le début. Parfois quand les quatre pistes ont été utilisées, je les compresse en deux pistes s’il faut la stéréo, ou en une seule si ça sonne bien en mono. Généralement je n’ai pas de plan précis. Je construis petit à petit. Parfois il arrive que que je choppe tout le concept avant de commencer. Tout est dû au hasard. Ces derniers temps je fais un premier mix du morceau instrumental et j’y colle les vocaux. Parfois ça marche, parfois non. En de rares occasions, j’ai des paroles qui traînent qui vont coller avec un nouveau morceau mais la plupart du temps, les paroles arrivent en dernier. Donc je ne sais jamais ce qui va sortir de la boîte.
 Parfois j’ai l’impression que des forces invisibles me guident. Si j’ai descendu un morceau et qu’il me reste une ou deux pistes, j’ajoute des percussions ou des handclaps. Je suis du genre influencé par les vieux disques de rock’n’roll, comme Eddie Cochran qui utilisait des “cardboard boxes” pour le beat avec des handclaps. J’aime ce genre de choses. Le solo (s’il doit y en avoir un) se retrouve presque toujours sur la piste des vocaux. C’est généralement mieux de faire le solo d’abord comme ça tu peux arrêter la piste avant de l’écraser, mais il faut être foutrement rapide. Il est arrivé que je détruise des solos supers parce que je n’avais pas été assez rapide. Je pense que travailler de cette façon te rend très discipliné. Ne pas avoir beaucoup de pistes t’oblige à être carré du premier coup. C’est juste une question de volonté. Si tu es déterminé, tu t’obligeras à être carré. Parfois ça t’aide à hurler et à effrayer les voisins quand les choses tournent mal (en fait ça les rend très calmes souvent !). Le mixage est le moment que je hais le plus. Quand j’ai commencé c’était généralement très rapide mais maintenant que j’expérimente de plus en plus avec différents sons et différents effets, ça prend beaucoup plus de temps que je le voudrais. Je laisse souvent ma femme choisir le mix final pour m’extraire à la fin du processus et me rapprocher de ce que le pékin moyen dans la rue pourrait trouver cool. Je teste aussi sur un petit magnéto cassette pour entendre comment ça pourrait sonner à la radio. Je cherche des nouvelles idées tout le temps et souvent ça tourne en un hommage à un son ou à un disque que j’ai aimé juste pour prouver que je peux faire pareil et voir le même feeling. Le feeling est l’ingrédient essentiel. Tu n’as pas besoin d’être un grand musicien, et je n’en suis certainement pas un, mais si tu n’as pas le feeling et le rythme naturel, oublie ça. Mes héros travaillent avec quatre pistes ou deux pistes. Je n’ai pas des bandes de la même taille que les leurs mais j’essaie d’être aussi proche d’eux que possible. Je n’ai pas les moyens de le faire d’une autre façon.

 D.I : Tu as un sacré paquet d’influences, du delta blues au punk, du garage cryptique au rockabilly. On pense à Billy Childish, Dr Ross, les Kinks ou les Cramps... Comment définirais-tu la musique de The Rat Hole Sheik ?
 Mike : Oh, je pense avoir un esprit tout à fait ouvert. Je suis toujours réceptif à une nouvelle musique mais je tourne en rond bien souvent pour revenir aux solides fondations du rock’n’roll.  De Charlie Patton à Louis Armstrong, de Howlin’ Wolf à Captain Beefheart ou Tom Waits, ils sont tous similaires dans le sens où ils ont une racine commune mais ils ont apposé leurs individualités sur le style. Je suis encore différent. Je n’ai pas peur d’avoir un point de vue politique et je n’ai pas peur de transformer la vulgarité en une forme d’art, ou bien de mélanger les deux. L’humour est important bien que tu prennes un risque concernant l’évolution de son impact le temps passant. Parfois la musique est comme le vin, elle doit vieillir pour bien sonner. Ou parfois ça peut vite sonner ringard ! Ça dépend aussi de ton humeur, de ton état d’esprit, du moment où tu l’écoutes. A un moment ça peut paraître génial, et une minute plus tard foutrement horrible, tout juste comme une idée politique. A la base je suis toujours juste en train d’asperger un canevas humain de bruit guitaristique !
 Je pense que peut-être mes trucs peuvent bien marcher en France parce que la France a une histoire culturelle qui a toujours nourri et accueilli les nouvelles formes d’art. J’aime penser que sur mes cd’s il y a quelque chose pour chacun. On a commencé à me dire qu’il y avait des gens qui étaient influencés par ce que je fais. Ils ont volé le concept basique des variations sur différents styles rock mais ont nettoyé les paroles et présenté le paquet avec une image de tocard pour être consommé par les fans de MTV et être vendu comme un business pour le grand public. J’aime penser que je suis le “Little Richard” de ces “Pat Boone”. Alors les amis achetez le vrai truc ! Pas un putain d’emballage à la mode rendu acceptable pour le marché américain ! De toute façon, le rock’n’roll est la clé avec laquelle nous tous ouvrons les portes, et on ne peut parler de tout ça que de façon abstraite. J’espère aussi que les gens se marrent bien avec ça !

 D.I : Parle-nous des labels sur lesquels tu as sorti des dis-ques : Subway Star, Silly Moo, Hell On Wheels...
 Mike : Silly Moo est juste un label que j’ai monté et baptisé à partir des paroles de Alf Garnett dans la comédie sixties Till Death Do Us Part, et ça collait bien avec le titre du cd, Mad Cow Disease.
 Subway Star est tenu par Kalle Jansson de Nyköping. Il a sorti à peu près une dizaine de 45t jusqu’à présent avec des gens comme Lightning Beatman ou Roy And The Devil’s Motorcycle. La plupart sont très bons surtout le premier single de The Hollywoods. Il va sortir bientôt un split avec The Pricks et son propre gang punk trash The Local Oafs. Le EP Dirty Rotten Sadist du R. H. S. a été sa première sortie. Je pense qu’il lui en reste encore quelques copies alors commandez-le maintenant, tant qu'il y en a en stock.
 Hell On Wheels est drivé par Sloggy au Luxembourg. Il a beaucoup de projets pour cette année, un 25cm de sa nouvelle cuvée garage avec Viv aux vocaux, et c’est lui qui a sorti la compilation EP Motormadness avec des garage punks de toute l’Europe, y compris  le “Rock’n’Rolls Royce” du R.H.S. Ça se vend comme des petits pains en Italie ! Alors vous feriez mieux de commander... Il reste aussi des exemplaires du cd Mad Cow Disease que vous pouvez me commander directement au prix incroyablement bas de 100 Couronnes suédoises ou 10 Livres (en cash bien dissimulé s’il vous plaît) port compris. Magnez-vous !

 D.I : Est-ce que tu te produis sur scène  en tant que The Rat Hole Sheikh ?
 Mike : Non, au début quand il y avait Martin (Savage) à la basse et Tommy (Siikasaari) à la batterie, l’idée était d’amener cette musique sur une scène mais ces gars m’ont laissé tomber. Donc maintenant je suis seul et c’est devenu un combat de prouver mon existence au monde. Je suis un guitariste avant tout et j’utilise le R.H.S. pour me faire de la pub en tant que guitariste disponible. Ça a été très frustrant d’être snobé par la scène musicale suédoise. Ils pensent que s’ils m’ignorent suffisamment radicalement je finirai par m’en aller, et s’ils me parlent c’est pour dire “Hey Mike, quand est-ce que tu retournes en Angletterre ?”. La radio ici ignore mes trucs. Dans le passé, le principal DJ Hakan Persson a joué des trucs non représentatifs comme “Syphilis Song” qui est très court. Il ne jouerait jamais quelque chose qui pourrait distraire les auditeurs de la scène garage “uniquement suédoise”. La façon dont je suis traité est franchement typique pour les étrangers en Suède. Je suis venu ici avec beaucoup à offrir et j’ai été surtout ignoré. C’est leur problème pas le mien. Malheureusement j’ai réalisé relativement tard que je devrais me projeter en dehors des confins de la Suède afin de prouver mon existence. Les faits m’ont donné raison et cela a abouti à une collaboration avec Sloggy au Luxembourg avec un single sur lequel je montre que je peux contribuer à la guitare à la musique d’autres personnes. Ça m’a botté le cul. Ce serait bien de jouer live à nouveau. J’ai des chroniques de concerts des Cannibals dont la plupart des groupes ne peuvent que rêver. Elles sont la preuve que je pouvais le faire sur scène. J’ai vu que Mike Spenser faisait une tournée unplugged avec l’allumé Clive à la basse. Ils ont peut-être besoin d’une guitare. J’en suis au point où je pourrais considérer  que ce serait cool de jouer de la guitare à nouveau avec Mike, et Clive a toujours été mon Cannibal préféré. C’est génial qu’il soit revenu avec Mike. Vu la façon dont il consommait les tablettes et les champignons, je suis agréablement surpris de voir qu’il a survécu. On n’a jamais joué ensemble, mais qui sait, ça pourrait arriver un jour. Certains des morceaux de Mad Cow comme la première prise de “Shadale” ont été enregistrés live (batterie et guitare) dans une salle de répét avec de la basse et une seconde guitare ajoutées plus tard. J’étais très content de cette prise ! L’envie de jouer live m’amène parfois à demander à des étrangers que je vois dans le train avec des instruments s’ils veulent jouer de la musique avec moi mais jusqu’à présent il n’y a pas eu de volontaires ! C’est ridicule ! En Angleterre j’aurais juste à rentrer dans le pub le plus proche et j’en ressortirais avec un groupe.

 D.I : Qu’est-ce que tu penses alors de la scène rock suédoise ?
 Mike : Je ne connais aucun groupe de rock’n’ roll authentique en Suède, à part Phil Trigwell’s Band et ce sont tous des Britanni-ques exilés, mais si tu inclues le garage et le punk, et bien je pense qu’ils sont tous surestimés. Si tu t’embarques sur les clones des Hellacopters et des Backyard Babies, tu te retrou-ves avec une toute petite clique de poseurs qui sont juste des businessmen à l’esprit étroit. Quand j’étais dans les Cannibals, il y avait ce groupe appelé The Stomach Mouths qui ont essayé de surfer sur la dernière vague de la mode garage 80’s. Et aussitôt que j’ai commencé The Rat Hole Sheikh j’ai entendu parler des Maggots qui sont la même bande de musiciens pro essayant de surfer sur la vague à nouveau ! Et pour les Hives j’ai vu un film de leur prestation au Hultsfred’s Festival l’année dernière. Le chanteur s’est pointé comme un Mick Jagger gay aux poignets désarticulés, alors que son groupe ressemblait plutôt à un tas de gros videurs. Le chanteur gaspillait beaucoup trop de temps à parler entre les morceaux et leurs guitares sonnaient comme si elles sortaient d’un vieux transistor. J’aime l’attitude Ramones du 1-2-3-4 direct avant le morceau suivant, tout le monde se fout de ce que tu penses sur scène de toute façon ! Ils ont montré les Nomads aussi au Hultsfred. J’ai lu un jour que Nix Nomad détestait les “guitar wank bands”. Alors pourquoi il est dans l’un d’entre eux ? Et son style personnel d’imitateur de Lux Interior devient ennuyeux. Vous pourriez aussi bien acheter les Cramps à la place, leur style a plus d’originalité. Les Nomads n’ont été un groupe garage que durant les deux premières années de leur carrière. Depuis ils ont été un groupe de hard rock et il n’y a pas beaucoup de différences entre eux et les Hellacopters qui sont devenus un truc mainstream MTV chiant. Je dois dire que Ed le premier batteur des Nomads pouvait swinguer alors que le batteur actuel ne peut pas. Ils ont perdu la direction sans Ed, Tony et Frank. Les autres gars à la basse et à la batterie viennent de groupes heavy metal et ça se voit. Et Hasse a une allure de nain de jardin à la guitare ! Ensuite vous avez les “Backyard Abortions”. Ce Dregen croit qu’il est le nouveau Johnnny Thunders mais Johnny Thunders a toujours eu un look cool alors que Dregen ressemble plus à un Marilyn Manson du pauvre. Le maquillage a toujours été plus agréable à voir sur une fille. Pour moi le seul maquillage de bon goût était celui qu’Elvis avait sous les yeux et les mecs au look le plus cool ont toujours été Gene Vincent et peut-être Vince Taylor. Tu peux laisser tomber tout ce truc à la Kiss. Un jour j’ai eu besoin d’un bassiste à Londres. On a trouvé un mec qui était bon mais il nous a demandé si ça ne nous dérangerait pas de porter des maquillages sur scène, et ensuite on a trouvé des albums de Kiss dans sa chambre. Ça a été la fin pour ce mec “uncool”. Le mauvais goût est un facteur assez commun en Suède et les styles ont toujours été volés aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni. Les niveaux techniques des musiciens suédois sont souvent d’un standard très élevé, mais ils manquent de feeling, ce qui est beaucoup plus important et ils sont trop souvent obsédés par ce qui est à la mode. Il faut toujours jouer avec son coeur et être soi-même. Je voyais souvent ce gars Dregen et le bassiste des Hellacopters toujours en train de traîner dans le métro à Stockholm. Ils étaient tellement tellement désespérés à l’idée que personne ne les remarque. On ne les voit plus maintenant. Non, je me fous des groupes à image. La pire image que j’aie vue en Suède est cet énorme éléphant qui vient de Soundtrack Of Our Lives. Il ressemble à un croisement entre Mama Cass et Demis Roussos sur scène. Je pense qu’il arrive un temps où beaucoup de musiciens blancs développent ce qu’on appelle en Suède des “Radio Faces”. En d’autre termes, ils sont à cet âge où leur apparence et leur visage ne passent plus bien à la télé. Ça n’arrive pas aussi souvent avec les noirs, ils vieillissent mieux et même ils ont un meilleur look quand ils ont quatre-vingt ans et qu’ils balancent encore le blues, et le plus souvent c’est pour leur musique que j’ai le plus de respect et c’est généralement leur musique qui me donne envie de faire la “Chicken Dance” tout autour de la pièce quand je suis bourré. Je suis d’accord avec GG Allin quand il a dit “Est-ce que ces groupes “à coupe de cheveux” ne vous donnent pas juste envie de gerber ?”

(...)

 D.I : Qu’est-ce que tu fais d’autre à part jouer de la musique ? Est-ce que tu as un job ?
 Mike : Je suis un père actif avec deux jeunes bonhommes de quatre et cinq ans. L’aîné est déjà aussi bon en art que je le suis en musique. Je vis, je bouffe et je chie de la musique vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Pour moi c’est un style de vie. J’aime autant écouter que jouer de la musique. Je suis un junky du vinyle. Tout le fric que je mets de côté va dans les disques. Je me promène en guenilles parce que si j’ai le choix entre des disques ou une nouvelle paire de jeans, les disques l’emportent toujours. Avant j’achetais n’importe quel vieux truc mais ces derniers temps je commence à me spécialiser dans les trucs sixties britanniques. Stockholm est une mine d’or pour ce genre de choses si tu sais où chercher. Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de petites boutiques de disques ou de brocantes que je n’aie pas encore découvertes. J’ai pensé à écrire un guide à un moment (j’ai même commencé) mais j’ai laissé tomber en réalisant qu’il n’y avait rien que j’aimais moins que de voir un fumier me piquer sous le nez une rareté sixties.
 Je suis tellement accro que j’ai arrêté de fumer, je ne bois plus tellement, et je vais rarement aux concerts de façon a avoir plus d’argent pour les disques. Je veux arrêter mais ma femme me dit que je suis autorisé à avoir au moins un vice. J’espère que mes gamins apprécieront ma collection quand je serai mort. Parfois je me considère un peu comme un pirate des temps modernes qui prend sa revanche sur ce que les Vikings nous ont fait il y a mille ans. Je rachète tous leurs trésors vinyliques. On ne trouverait jamais la même quantité et la même qualité à Portobello Road, même des yankees se pointent juste pour le vinyle ! Tu peux oublier tout ce truc sur les femmes folles de sexe parce que c’est juste un mythe ! Mais le vinyle c’est pour de bon mec !

 J’ai écrit pour un fanzine pendant deux numéros. La plupart des gens aimaient mon style mais certains non et le nombre d’ennemis qui pouvaient affecter l’influence de ma musique a commencé à croître. Donc je me suis retrouvé face à un choix, ne voulant pas compromettre mon style d’écriture tout en réalisant que la musique était spirituellement et intellectuellement plus importante pour moi. J’ai beaucoup de temps pour l’art aussi mais surtout dans le respect et l’appréciation des autres. Les artistes sont les seu-les personnes que je consi-dère au même niveau que les musiciens. Je considère ce que je fais comme un art. La guitare est la structure et les autres instruments et les vocaux les couleurs qui la remplissent.

 Pour ce qui est du travail, j’ai toujours détesté les boulots classiques. Tous les jobs que j’ai eus se sont révélés problématiques. Je ne peux et je n’accepterai jamais l’autorité sous aucune forme. Donc je me faisais toujours vider ou ça se terminait en bagarre avec les patrons. Peut-être que je suis un leader naturel à part entière.
 Le dernier vrai job que j’ai eu en Suède était de collecter du sang et du plasma pour un hôpital. Je dois admettre que j’ai apprécié l’idée d’avoir contribué à sauver des vies. Ils ne me payaient que l’équivalent du salaire de ceux qui apportent la bouffe aux patients ce qui n’était pas ce que je faisais. J’aurais dû avoir le même salaire qu’une infirmière mais à cause de la collusion entre le boss et le syndicat, j’ai eu beaucoup moins. Ça a été un choc de découvrir à quel point les syndicats étaient corrompus en Suède. Cela aurait dû être le paradis d’être le seul type straight au milieu d’un tas de femmes, mais c’était comme mettre “un chat dans le poulailler”, les femmes ont été totalement vaches avec moi. Elles étaient toutes comme l’infirmière Ratched de Vol Au Dessus D’un Nid De Coucous. Je ne recommanderais pas à un mec de bosser dans une corporation dominée par les femmes. Le syndicat corrompu et le management m’ont finalement foutu dehors sous de faux prétextes. Ils m’ont mis sur la liste de ceux qui bossaient là depuis trois mois seulement alors que j’étais là depuis six ans. La règle c’est “les derniers arrivés sont les premiers dehors” quand il y a des licenciements. Je n’ai eu aucune aide de la part du syndicat, ils étaient du côté du boss. Toujours selon les règles tout le monde a droit à une aide légale du syndicat. J’ai pris un avocat et j’ai gagné au tribunal. J’ai eu trois ans de salaire et des indemnités, et l’obligation de rester silencieux sur l’affaire pendant trois ans (je suis toujours sous contrat). Ensuite ça a été le chômage et les travaux forcés de nettoyage de l’environnement. Puis un centre pour les Somaliens et les Erythréens. Je n’avais aucun problème avec eux mais la patronne était une maniaque de l’église et nous faisait constamment des sermons. Je lui ai dit que je ne versais pas dans les conneries religieuses. Puis un jour elle a pissé sur le sol des toilettes et m’a demandé de nettoyer. Je lui ai balancé les clés et je me suis barré. Ensuite j’ai été obligé de travailler pour la croix rouge qui était dirigée par une richarde teigneuse de cinquante ans appelée Ingrid. Ingrid était passionnée par le fait d’envoyer du ravitaillement en Afrique pour empêcher les Africains de venir ici. Elle aimait me dire combien elle adorait l’Allemagne, “mais vous les Britanniques, avec tous ces Noirs !”. Elle avait l’habitude de fixer intensément mon nez. J’ai un nez typiquement juif. La famille descend des juifs de East End de très très loin du côté de ma mère. C’est de là que vient mon nez. La haine exsudée par Ingrid à propos de mon nez m’a interpellé et j’ai réalisé ce que ça devait être d’habiter en Suède ou en Allemagne dans les années trente. Je suis parti et je suis allé voir un psychiatre pour découvrir si c’était moi ou le reste du monde qui était fou. Après deux années de tests on m’a donné le même statut qu’à Hermann Goering avant moi. J’ai été déclaré fou à lier et incapable de travailler. La situation n’est pas permanente et ils peuvent me renvoyer dans les rues. Hermann Goering, ils auraient dû l’enfermer mais moi on m’a laissé la liberté de poursuivre mes intérêts musicaux à plein temps avec juste assez d’argent pour survivre. C’est OK pour moi, je n’en veux pas trop, juste de quoi me payer la prochaine rareté sixties que je trouverai !

 Je vis à Tensta qui est dans la banlieue de Spanga qui fait partie de la région de Stockholm. Je ne vis pas dans la vieille ville de Spanga qui est pleine de vieux comme Ingrid et de Finlandais qui ont des problèmes avec l’alcool. Tensta, où j’habite, et une section qui lui ressemble comme une soeur, Rinkaby, sont les deux zones qui comptent le plus d’immigrés en Suède. Il y a des gens de Turquie (des Kurdes), Iraq, Iran, Somalie, Erythrée, Chili et des Finlandais bourrés. Il n’y a quasiment pas de Suédois, tu ne vois que ceux qui viennent d’autres coins de Stockholm jusqu’à l’université locale. Le système essaie de les encourager à venir étudier à Tensta pour tenter de donner vie à leur soi-disante politique multiculturelle. Il n’y en a pas tant qui le font, et les politiciens qui l’ouvrent le plus au sujet de la société multiculturelle ne voudraient jamais habiter à Tensta ou à Rinkaby. La vérité est que ces zones ont le taux de criminalité le plus élevé de Suède. Des innocents se sont faits descendre par des gangsters à un arrêt de bus et à la station de métro locale. Les seules choses que semblent faire les gens dans le coin c’est s’entraîner à boxer au gymnase local, élever des rottweilers et arroser la place de graffittis. Ok, la boxe c’est typique dans les zones pauvres d’immigration. Tous les états encouragent ça. J’essaie de m’occuper de mes oignons. Je ne veux pas avoir de problème avec quiconque mais bien sûr les problèmes viennent à moi. J’ai perdu le compte du nombre de fois où on a essayé de m’écraser sur les passages cloutés. La police dit que les gens du coin veulent éliminer toute trace d’Européens, c’est peut-être vrai. L’atmosphère est hostile et c’est vraiment très dangereux de se trimballer tard surtout si tu as une femme suédoise. Le nombre de viols collectifs est élevé dans le coin.
 Tout ça est bien dommage parce que lorsqu’on a construit Tensta en 1969, ça a été prévu pour encourager les jeunes Suédois à venir s’y installer pour fonder leurs familles. Le quartier avait été dessiné de telle façon qu’avec un landau tu n’avais pas à te mêler au traffic sur le chemin des magasins, de l’arrêt de bus ou de la station de métro. Aujourd’hui ça ne vaut plus grand-chose quand des gangsters essaient de te renverser sur les passages piétons. Tensta avait aussi été bâtie près de la nature. Ça ne vaut plus rien quand les zones naturelles sont quotidiennement abîmées et détruites par les gars du coin qui y déversent leurs ordures. Plus personne ne veut aller faire un tour dans les bois quand ils sont remplis d’ordures en putréfaction, de carcasses de voitures brûlées, sans compter le risque de se faire attaquer par un rottweiler, ou par leurs gangsters de propriétaires ou de se faire violer.
 Les Suédois ont admis l’échec de leur politique d’intégration sauf pour une population. Ils clament que l’intégration des immigrants finlandais est un grand succès. C’est vraiment étrange parce que tous les Finlandais que je vois ou que je rencontre ont soit un problème avec l’alcool soit avec les drogues dures (soit les deux), et ils passent leur temps à (presque) s’entretuer à coups de couteaux, ou à se bourrer la gueule en intimidant les gens dans les trains ou les bus. OK, maintenant je sais ce que j’ai à faire pour être un "succès" et quelqu’un de bien intégré en Suède. Un exemple de la bassesse dont peuvent faire preuve les gens à Tensta c’est cette fois où on a acheté un double landau d’occasion pour mes garçons (on ne pouvait pas s’en payer un neuf). Je l’ai enfermé dans le local à landau de l’immeuble et le lendemain, il avait été forcé et le landau avait disparu. Les gens du coin utilisent le chassis pour transporter leurs courses et les ordinateurs volés (quand ils vont faire un tour à l’école locale). On a eu notre cave forcée un paquet de fois aussi. Mais bon assez parlé de Tensta. La musique m’aide à oublier la réalité quotidienne pendant un temps.

Mike McCann
Elinsborgsbacken 181tr,
S-16364 Spanga, Suède
 

Sylvain Coulon
(trad : Lo' Spider & Sylvain Coulon)


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