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Dig It! # 35
 SLY AND THE FAMILY STONE

 
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SLY AND THE FAMILY STONE
 

     En tout fan de rock’n’roll qui se respecte, même le plus bourru, sommeille un coeur soul qui ne demande qu’à palpiter, c’est bien connu. Or depuis quelques années, les gros labels et des petits malins souvent transalpins rééditent à tour de bras les héros soul des sixties et des seventies, et en bon gros vinyle de compétition. Vu que le territoire mérite d’être défriché, autant s’attaquer d’entrée aux gros morceaux. C’est un peu la morale de cette nouvelle rubrique occasionnelle qui permettra de réviser nos classiques. Histoire de démarrer consensuel, on a choisi Sly Stone, un des plus influents piliers du funk, celui qui osa baratter pop, doo-wop, rock, R&B, soul et psychédélisme en une mixture pétaradante au point de tournebouler des milliers de hippies éberlués en pleine nuit à Woodstock... Une trajectoire de petit génie précoce, et maudit, bien sûr, au bout du compte... Une alliance énergétique entre joie de vivre et conscience sociale qui tourna au vinaigre... Mais en sept albums, Sly et sa famille ont largement eu le temps de révolutionner la musique noire.
 

FAMILY

 Sylvester Stewart sortit son premier single, “On The Battlefield For My Lord”, en 1952 à l’âge de huit ans. La famille Stewart, originaire du Texas, venait de débarquer à Vallejo, un peu au nord de San Francisco, quand les quatre plus jeunes des cinq frères et soeurs, Sylvester, Freddie, Rose et Vaetta se lancèrent dans le show-biz sous le nom de The Stewart Four. Sly jouait déjà de la batterie et de la guitare. Après ces débuts gospel, les deux frangins poursuivent l’aventure dans différents groupes éphémères dont les Stewart Brothers, qui enregistrent deux singles à Los Angeles en 59. Tout en étudiant la musique (composition, théorie... et trompette) au Vallejo Junior College, Sylvester joue notamment avec le groupe rock Joey Piazza And The Continentals et chante avec The Viscaynes, un groupe de doo-wop multi-culturel (des Blancs, un Noir, un Asiatique) qui sort quelques 45 tours dont une version de “Yellow Moon” auréolée d’un petit succès local. Il enregistre aussi sous le nom de Danny Stewart. On trouve trace de tout ça sur les nombreuses compils de fond de tiroir qui lui ont été consacrées, mais rien de bien indispensable encore, le jeune Sylvester fait ses gammes.
 En 1963, il prend le pseudo de Sly Stone quand il devient DJ pour la radio R&B de San Francisco, KSOL. Sa verve et sa tchatche largement teintée d’argot lui assure une renommée croissante, et il en profite pour glisser les Beatles, les Stones, Dylan ou Lenny Bruce parmi les artistes noirs R&B habituels. Il sévit ensuite simultanément sur KDIA à Oakland, et se fait remarquer par un ancien DJ, Big Daddy Tom Donahue, dont le label Autumn Rds truste le top 40 de San Francisco. Embauché comme producteur, il bosse avec des groupes blancs locaux : les Beau Brummels, les Mojo Men, les Vejtables, les Tikis (voir les rééditions Sundazed ou le Nuggets Vol 7), ou encore Bobby Freeman dont le single “C’mon And Swim” (repris entre autres par les Woggles) devient un tube national. Il produit aussi le “Someone To Love” de The Great Society (futurs Jefferson Airplane), qui touchera le jackpot dans sa version ultérieure retitrée “Somebody To Love”. Une légende rapportée par Greil Marcus veut que Sly leur ait fait enregistrer près de deux cents prises de la face B, “non parce que la chanson en valait la peine mais parce qu’il n’aimait pas les riches hippies”. Seulement cinquante trois, a rectifié le compositeur Darby Slick.
 Sly est alors au coeur de la scène majeure de la baie, entre garage pop psyché et acid rock, et depuis le temps qu’il y traîne ses boots, il en connaît tous les lieux clés, les studios, les radios, les clubs... Il continue à enregistrer quelques 45 tours en solo, jusqu’en 66 où il forme Sly Stone & The Stoners, avec entre autres sa petite amie la trompettiste Cynthia Robinson (avec qui il aura une fille délicieusement dénommée Sylvettha). Au même moment, brother Freddie tourne avec Freddie & The Stone Souls dont le line-up inclut un jeune batteur blanc explosif, Greg “Handsfeet” Errico. En 67, les deux frangins finissent par combiner leurs groupes respectifs sur la suggestion d’un vieil ami de Sly, rencontré à l’époque des Viscaynes, le saxophoniste Jerry Martini qui intègre le nouveau projet : Sly & The Family Stone. Sly abandonne la guitare au profit de Freddie et s’empare d’un orgue électrique (il joue d’une douzaine d’instruments), puis il recrute le chanteur / bassiste Larry Graham Jr, dont le style unique lui a été recommandé par un auditeur (le “thumping” : il tape sur ses cordes, une astuce qu’il utilise pour compenser l’absence de batterie quand il accompagne sa mère, la pianiste et chanteuse Dell Graham). La petite soeur Vaetta veut aussi en être, et Sly lui promet d’embaucher son groupe gospel The Heavenly Tones, mais pas avant leur sortie du lycée. Les trois gamines deviendront les choristes du gang sous le nom de Little Sister.
 

NEW

 Le premier single, “I Ain’t Got Nobody”, sur Loadstone Rds, marche plutôt bien dans la région et leur vaut un deal avec Epic. Le premier LP est lancé sous une pochette chatoyante et un titre prometteur : A Whole New Thing. Déjà le line-up sort de l’ordinaire. Il associe Noirs et Blancs, ce qui était déjà courant dans le jazz ou les groupes vocaux - les groupes maison de Motown et Stax, respectivement les Funk Brothers et les MG’s étaient “intégrés” eux aussi - mais beaucoup plus rare dans la sphère pop / rock. En plus on y trouve une fille, chanteuse et instrumentiste. Encore plus rare ! C’est non seulement un gang totalement mixte (le premier dans toute l’histoire du rock selon la bible All Music Guide To Soul), prônant la paix et l’harmonie raciale, mais aussi un OVNI musical, cocktail d’influences soul, R&B, gospel, pop et rock servi avec un enthousiasme juvénile.
 La pochette et certains textes fleurent bon le Flower Power qui s’est emparé de la baie. Mais l’énorme “Underdog”, qui sort en single, sans faire un tabac, traite du racisme sur un ton assez noir si j’ose dire. Avec ses notes d’intro piquées à “Frère Jacques”, son riff agressif et son refrain fragile, c’est un monument de la soul (les Dirtbombs ne s’y sont pas trompés). Et ce côté protest-song est plutôt rare à l’époque dans le genre, même si Nina Simone avec “Mississippi Godamn” ou le Mighty Hannibal avec “Hymn N°5” ont déjà montré le chemin. Leurs paroles en tout cas tranchent avec celles plus légères des hits de la Motown et de Stax. Musicalement, s’ils n’ont pas encore dégotté la formule magique, Sly et sa bande expérimentent en injectant dans leur “Trip To Your Heart” une bonne dose de psychédélisme aigu. “If This Room...” préfigure lui les arrangements vocaux entre doo wop et scat (bom bom bobom bobom bom bom...) qui les rendront célèbres, et contient quelques bruitages bucaux qui rappellent les beats a cappella du rap.
 A vingt-trois ans, Sly est maintenant un chanteur, auteur, compositeur, arrangeur, producteur et multi-instrumentiste confirmé. Ce premier opus lance la famille Stone sur les rails de la gloire, et sans être aussi abouti et remuant que les trois suivants, il en pose les bases : des cuivres saignants, une rythmique surpuissante, une guitare nerveuse, une variété instrumentale réjouissante et plusieurs voix (Sly, Freddie, Larry et puis Cynthia qui braille et lance des incantations) se livrant à des duels et des acrobaties d’une liberté totale.
 

DANCE

 La critique l’acclame mais les ventes sont décevantes. Le label leur fait savoir qu’il serait bon d’enregistrer quelque chose qui puisse faire un hit pop. Entre-temps Rose Stone se décide à quitter son job dans un magasin de disques pour rejoindre sa fratrie. Elle ajoute sa voix et son orgue électrique à la troupe. En février 68, Sly remplit son contrat en sortant l’emblématique “Dance To The Music”, qui atteint le numéro 8 du Billboard. C’est leur premier tube, un chef d’oeuvre iconoclaste et redoutablement efficace : énorme basse fuzz, orgue crépitant, batterie mitraillette, cuivres qui claquent, vocaux extatiques qui vous prennent à la gorge... Irrésistible.
 Cette fois l’album (Dance To The Music) se vend plutôt bien. Faut dire que c’est un euphorisant aux effets rarement égalés depuis. En plus des brûlots “Ride”, “Color Me True”, ou “Don’t Burn Baby”, et de quelques excursions vers le jazz ou la musique de foire, il contient aussi le fameux “Dance To the Medley”. Au milieu de “Music Lover”, ils lancent pour la première fois l’exhortation “I want to take you higher higher higher...” Leur profession de foi... Des vocaux mantraïques, des cuivres qui vrillent le cerveau, c’est l’extase... Le Nirvana du groove ! Il faut bien le final psychédélique pour atterrir.
 Le groupe commence à tourner intensivement, se forgeant une réputation aussi torride qu’un mois d’août toulousain. Ils envoient des chorégraphies loufoques et déchaînées, et portent des costumes excentriques, mi-hippies mi-carnaval, arborant perruque blonde platine pour Rose, chapeau farfelu pour Freddie et coiffe Afro luxuriante pour Sly. Ils plaisent aux Blancs pour leur côté rock allumé, et aux Noirs pour leur chant gospel et revendicatif. Ils voleront même la vedette à Jimi Hendrix lors d'une tournée commune cette année-là.
 Peut-être pour profiter de leur chance, ils balancent dans la foulée un troisième LP, Life, qui fait un flop. C’est pourtant un remake du précédent, dans le même esprit joyeux, dansant, psyché et gorgé d’hormones, avec moultes auto-références : “Dynamite” et “Love City” citent “Dance...”, “M’Lady” lorgne sur “Music Lover”. On y retrouve aussi l’hypnotique “Into My Own Thing” repris par DM Bob, l’amusant “Plastic Jim” qui cite lui “Eleanor Rigby” des Beatles, ou les deux perles fraîches et groovy que sont “Fun” et “Life”.
 Pondus à quelques mois d’intervalle, Dance et Life font entrer la soul dans une autre dimension : la “Psychedelic Soul”... Le producteur de Motown Norman Whitfield y plonge avec les Temptations (“Cloud Nine” fin 68) puis The Undisputed Truth. Leur influence s’étend aux Jackson Five, Stevie Wonder ou Marvin Gaye, en passant par les Chambers Brothers (créateurs de “Time Has Come Today” en 69), les Isley Brothers ou encore peu après George Clinton et sa connection Parliament / Funkadelic. Car en faisant exploser le cadre ultra-groove mais plutôt rigide de James Brown, les nouveaux héros de San Francisco sont aussi en train d’inventer le funk moderne.
 

STAND !

 En 68, ils traversent l’Atlantique mais leur tournée en Angleterre capote lorsque Larry Graham est arrêté pour possession de Marijuana. Fin 68 le single “Everyday People” / “Sing A Simple Song” atteint les sommets des charts. La face A est la quintessence de la soul pop positive et un vibrant appel à la tolérance (une des lignes, “Different strokes for different folks”, deviendra même une expression courante). Le verso groove à mort sur un riff musclé. On les retrouve en mai 69 sur le quatrième album que beaucoup considèrent comme leur apogée, Stand !, qui se vend à plus de deux millions d’exemplaires et restera classé dans les charts pendant deux ans.
 Le morceau éponyme sort aussi en single et connaît le même succès foudroyant. Mais la chanson la plus marquante est “Don’t Call Me Nigger Whitey (Don’t Call Me Whitey Nigger)”, qui, comme son titre l’indique, s’attaque encore au thème du racisme, en des termes nettement plus offensifs, et déroule un groove rampant assez saisissant. Les chants se chevauchent, la wah-wah gémit et Sly introduit un nouveau gadget, une “talk box” électronique qui transforme sa voix en un halètement oppressant. Celle-là, on l’entend peu sur les ondes américaines à l’époque. La talk-box réapparaît dans la longue jam “Sex Machine” au crescendo savamment orchestré. Et ils reprennent leur credo avec frénésie sur “I Want To Take You Higher”, où le chant qui tourne en boucle est pour une fois submergé par la basse mammouthesque et les cuivres lancinants. Retour au septième ciel du groove !
 Si le ton se durcit parfois, Stand ! reste un cri de révolte volontaire et enjoué... mais le vent tourne. Alors que Sly devient une superstar, la génération flower power sombre, la guerre continue au Vietnam, les émeutes raciales ont ravagé les ghettos noirs des grandes cités américaines... Bien que doté d’une mélodie gentillette et de textes innocents, le 45 tours suivant, “Hot Fun In The Summertime”, semble bien y faire référence, avec une ironie glacée. Sorti juste après leur prestation restée mythique à Woodstock, le titre atteint la deuxième place des charts pop.
 

BLACK

 Le groupe est au sommet de la gloire mais des tensions apparaissent entre les frères Stone et Larry Graham. De plus, le Black Panther Party fait pression sur Sly en demandant l’éviction des deux Blancs, Greg et Jerry. On parle aussi d’extorsion de fond, de bastons, de menaces de mort... Sly se chope un ulcère et se tire à L.A. fin 69, où il se soigne à grand renfort de cocaïne et, paraît-il, de PCP (l’Angel Dust, l’anesthésique vétérinaire à l’abominable réputation). Début 70, le groupe aligne encore deux énormes tubes avec “Thank You (Falettinme Be Mice Elf Agin)” / “Everybody Is A Star”. Ce dernier est dans une veine humaniste et positive, nettement démentie par “Thank You...”, une adresse au public orthographiée de façon fantasque (traduisez “Merci de m’avoir laissé redevenir moi-même”), qui traite de la violence, du renoncement, de la trahison, en reprenant ironiquement des titres de leurs chansons précédentes, le tout sur un riff carton et sinueux. Un tournant dans le karma du gang, et un morceau historique puisqu’il est considéré comme un des premiers exemples de funk pur jus, et le premier où l’on entend une basse jouée en “slapping” (dérivé du “thumping” vous l’avez deviné). A vrai dire, c’est aussi de là que vient l’horrible son de basse de la soul, du funk et de la disco des années 80 !
 Sly annonce déjà le prochain album, The Incredible And Unpredictable Sly And The Family Stone et promet qu’il sera le plus optimiste de tous. Mais c’est lui qui devient imprévisible. En quittant SF pour LA, il a changé de milieu. Il a alors la réputation d’être défoncé toute la sainte semaine et de se trimballer partout avec un étui à violon remplie de coke. Il engage un membre de la mafia comme garde du corps, sabote quelques apparitions télé, mais surtout, il plante son groupe lors de près d’un tiers des concerts de l’année 1970. Certains de ses retards ou de ses absences inopinées déclenchent des émeutes, dont une très violente à Chicago. Son label tente de maintenir le public sous pression en sortant de sa manche un Greatest Hits pendant que Sly Stone fait un deal avec Atlantic et tente de transformer sa boîte de production, Stone Flower, en label. Trois singles plus tard, il laisse péricliter l’affaire, malgré deux beaux succès pour Little Sister. Pour l’anecdote, leur remake de “Somebody’s Watching You” serait le tout premier morceau où apparaît une boîte à rythme.
 Dans une des rares interviews disponibles sur le net, datant de fin 70, on croise Sly en pleine panade : un show prévu à Boston a été interdit par les autorités après une émeute pour les Jackson Five la semaine précédente, et à Detroit, où il avait décidé d’arriver en limousine, les organisateurs ne le trouvant pas à l’aéroport comme prévu ont choisi d’annuler. Il fanfaronne quand même, asticote son manager Dave Krapalic, et clame sa foi en sa musique. “Ils ne savent pas comment la catégoriser, ils ne peuvent pas dire que c’est du R&B, ils ne peuvent pas dire que c’est du rock, ils ne peuvent pas dire que c’est de la pop, parce que moi-même je ne sais pas ce que c’est.” Krapalic suggère au journaliste Al Aronowitz de demander à Sly pourquoi il n’a pas sorti d’album depuis deux ans. “Sly vit dans le studio” répond ce dernier, en précisant qu’il est en train de s’en construire un. Et quand on lui parle de l’Electric Lady de Jimi Hendrix, il ajoute qu’il n’a pas besoin de vingt-quatre pistes et que quatre lui suffisent bien. Puis il revient sur ses années DJ : “J’ai eu ces mecs noirs qui appelaient et me disaient ‘Pourquoi tu passes ces blanc-becs ?’ et je leur expliquais qu’il n’y a pas de Noirs et qu’il n’y a pas de Blancs et si on doit tomber jusque là, il n’y a personne de plus noir que moi. Il n’y a personne de plus noir que Sly.”
 

RIOT

 Le batteur Greg Errico est le premier à larguer la famille début 71. Il figurera plus tard sur le premier album de Betty Davis en compagnie de son compère Larry Graham, avant de devenir un batteur de studio réputé travaillant pour Santana, Frampton ou Bowie. Peu après, un nouveau single sort enfin. “Family Affair” devient numéro un instantanément. Pourtant, cette histoire de couple qui se déchire, chantée d’une voix résignée sur fond de boîte à rythme n’a rien de franchement com-mercial. Il est suivi fin 71 de l’album There’s A Riot Goin’ On, lui aussi classé en haut des charts sur le champ. Le titre renvoie au refrain du classique “Riot In Cell Block N°9”, mais on peut aussi y voir une réponse à la complainte de Marvin Gaye, “What’s Going On”, sortie peu de temps auparavant, alors que la violence submerge la lutte pour les droits civiques. Et la réponse n’est pas jouasse.
 Sly a tout fait tout seul ou presque, avec l’aide de la famille sur quelques titres, et la participation de ses compagnons de débauche Billy Preston et Ike Turner, plus son protégé Bobby Womack. Celui-ci a raconté qu’ils avaient pris tellement de drogues pendant les sessions qu’il n’en gardait pas le moindre souvenir. Le résultat est une galette psychotrope, barrée, paranoïaque, flippante et fascinante. Ou la preuve des effets néfastes de la drogue sur la créativité, selon le point de vue. Un truc vraiment bizarre en tout cas. Une rupture. Beaucoup de boîte à rythme, des tempos lents et hypnotiques, des giclées d’orgues et de guitares acides, des voix lancinantes, bruissantes ou glapissantes... Les textes s’ancrent dans la violence urbaine, le radicalisme, le sarcasme... La rage des Black Panthers, la poésie en plus, et un certain désespoir. L’album se conclut par “Thank You For Talkin’ To Me Africa”, une relecture hantée de l’autre “Thank You...”, au mixage étrange où guitares et vocaux surgissent et s’évaporent tels des fantômes. L’accueil des critiques et du public est contrasté. Certains hurlent au génie, beaucoup sont décontenancés, d’autres outragés. Son manager lance que Sly souffre d’un dédoublement de la personnalité. D’ailleurs les morceaux sont signés S. Stewart / S. Stone. Les deux autres 45t (dont “Runnin’ Away”, un bijou pop groovy qui échappe à l’ambiance sombre du disque) se vendent aussi à pleines brouettes. Mais c’est le début de la fin.
 

STAGGERLEE

 Greil Marcus, le boss de Creem, a pondu en 75 un long article intitulé Sly Stone : Le mythe de Staggerlee (une version française revue et augmentée par l’auteur est parue en 2000 aux Editions Allia). Il y rappelle d’abord la génèse de ce héros du folklore noir, Staggerlee, le protagoniste d’innombrables blues, qui sous différents noms et pour différents motifs toujours dérisoires, a assassiné un certain Billy The Lion, un Black comme lui, un mythe basé sur un fait divers qui se déroula à Saint-Louis à la fin du XIXème siècle. Staggerlee est un homme cruel, mais au fil des adaptations il devient celui qui n’a peur de rien, qui met en déroute les shérifs blancs, et qui, s’il est finalement pendu, est accompagné par les plus belles filles jusqu’au cimetière, puis va droit en Enfer pour en chasser le diable et y installer un Paradis pour les Noirs. Un fantasme de violence, de luxure et de liberté absolue.
    Greil Marcus voit cette figure emblématique resurgir dans les années 70 sous les traits des héros des films de blaxploitation, Superfly, Sweet Sweetback, Slaughter... Et il en décèle un écho chez Jimi Hendrix et Sly Stone. Il dépeint ce dernier comme un type coriace, malin, échaudé par le business du disque, ambitieux, sauvage et flamboyant, qui enfant avait pris la tête d’un gang de rue puis participé aux émeutes raciales lycéennes endémiques à Vallejo. Il survole son ascension et ses premiers disques, puis s’attarde sur Riot, qu’il présente comme “l’exploration et l’inventaire de l’état de la nation, de la carrière de Sly, de son public, de la musique noire, de la politique noire, et du monde blanc”. Il analyse ses paroles, ses rapports avec le public, l’influence des “pulsions musicales de Riot” sur la la musique noire, il rebondit sur les classiques de la Blaxploitation, et affirme que “l’oeuvre de Sly a pénétré la politique noire autant qu’elle a changé la musique noire et hanté le cinéma noir”, en faisant un parallèle audacieux entre l’abandon du radicalisme par les Black Panthers et l’album suivant de Sly. On n’est pas obligé d’adhérer à toutes ses théories, mais on réécoute le disque d’une autre oreille après avoir lu ce bouquin.
 Une chose est sûre, Stand! et Riot, chacun à leur façon, ont installé les bases du funk moderne : la basse “slappée”, la wah wah, le groove élastique, les voix travaillées dans l’aigu, des éléments que l’on retrouve chez George Clinton, Curtis Mayfield, les premiers Earth Wind And Fire et Kool And The Gang, toute la Motown des seventies, jusqu’à Prince, ou certaines gloires du Hip Hop.
 
FAMILY AFFAIR

 Début 72, Pat Rizzo rejoint le groupe au saxophone afin de pallier à une éventuelle défection de Jerry Martini qui soupçonne Sly et ses managers de le rouler sur ses royalties. Plus tard dans l’année, lors d’une sérieuse altercation, Larry Graham doit s’enfuir avec sa femme par une fenêtre d’hôtel. Il ne reviendra pas, préférant voler de ses propres ailes avec Graham Central Station. Bobby Womack assure l’interim avant de laisser sa place à Rusty Allen. Les quatre Stone sont toujours là mais l’esprit de famille en a pris un coup.
 Fresh, le successeur de Riot, ressemble encore à un album solo. Moins envapé et plus apaisé, et du coup, à vrai dire, moins passionnant, il contient de très belles lignes mélodiques chaloupées sur fond de boîte à rythmes, une cover gospel soul de “Que Sera Que Sera” chantée en duo avec sa frangine Rose, et un hit “If you Want Me To Stay” qui n’atteint que le top 20. Certains fans de funk considèrent aujourd’hui qu’il est un classique sous-estimé du genre.
 Durant ces années 70, leurs tournées ont été totalement erratiques. Les promoteurs ont tellement flippé en priant que Sly soit bien là, qu’il ne quitte pas la scène au bout d’un quart d’heure en maugréant contre le public, que les autres acceptent aussi de jouer, et qu’aucun ne s’évanouisse sur scène, qu’ils n’avancent plus un rond. Le groupe est passé des stades aux salles plus modestes. En 74, Sly remplit quand même le Madison Square Garden en épousant Kathleen Silva devant 21 000 spectateurs. Ils posent tous deux avec leur enfant sur la couverture de Small Talk qui s’ouvre sur les gazouillis du bébé. Cette fois la famille est bien présente, recomposée avec Bill Lordan à la batterie et l’adjonction du violoniste Sid Page. Ils essaient par moments de renouer avec le style joyeusement pêchu des débuts mais la flamme flageole, et l’album est déjà du funk générique. Il se vend beaucoup moins bien, malgré le coup de pub du mariage on stage. Du reste Sly et Kathleen se sépareront quelques mois plus tard. En 1975, après un concert calamiteux devant une salle quasiment vide, la famille Stone éclate définitivement.
 

STONED

 La suite est une longue dégringolade marquée de quelques éclairs : quatre autres albums en solo, ou en pseudo-reformation, de moins en moins remarqués, une compil de remix disco des tubes des débuts éditée en 79 pour clôturer le contrat avec Epic, un passage sur Warner, des tournées avec George Clinton et une apparition sur un album de Funkadelic (The Electric Spanking Of War Babies) au début des années quatre-vingt, des problèmes de santé récurrents, plusieurs arrestations pour possession de cocaïne, une cure de désintoxication en 84 sous l’égide de Bobby Womack, un vrai-faux retour annoncé par A&M l’année suivante, des mandats d’amener pour absence au tribunal, de nouvelles arrestations, quelques séjours en tôle pour usage de drogue et pensions alimentaires non payées, une fuite rocambolesque au Connecticut pour échapper à une nouvelle affaire de cocaïne qui lui vaut un séjour de quatorze mois dans un centre spécialisé...
 Sa dernière apparition publique date semble-t-il de 1993 lors de l’introduction de Sly & The Family Stone dans le Rock & Roll Hall Of Fame. Il surgit à la dernière seconde tandis que ses anciens compères poireautent sur scène, avant de prononcer trois mots et de s’éclipser. Plusieurs rumeurs prétendent qu’il habite alors dans un foyer d’accueil, qu’il a souffert de troubles mentaux, ou encore qu’il prépare un come back fracassant et qu’il a des heures d’enregistrements en stock, mais malgré un deal en 95 avec Avenue Rds, rien de nouveau ne voit le jour.

   Marcus raconte qu’en 1998, Sly a contacté un fan qui lui avait consacré un site web pour le faire venir à LA et lui jouer des inédits. Le fan raconta ensuite à Rolling Stone que ces nouveaux morceaux étaient bons à vous arracher des larmes. Il ne restait de la famille que deux groupes hommage regroupant différents anciens membres : The Phunk Family et The Family Stone Experience. Une reformation quasi-complète eut lieu en 2003 pour un nouvel album. Ne manquaient que Larry Graham, et Sly lui-même bien sûr. Staggerlee s’est fait choper. Il est en Enfer en train de régler son compte au Diable.

Sylvain Coulon
www.slystone.com
www.slystonemusic.com

 digitfanzine@chez.com
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