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Dig It! # 41


PARLIAMENT FUNKADELIC Part 1

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PARLIAMENT FUNKADELIC Part 1



 La rubrique-qui-fait-monter-sur-la-table est de retour en fanfare avec le président Clinton himself... Houla, pas le saxophoniste libidineux... Place au président à vie de la Nation Groove : George Clinton, alias Uncle Jam, Starchild, Dr Funkenstein, Mr Wiggles, le “Supreme Maggot Minister Of Funkadelia”, l’increvable histrion du funk, qui était en Europe en juillet dernier avec une nouvelle mouture du P-Funk All Stars...
    Chanteur de doo-wop dans les années cinquante, superstar du funk deux décennies plus tard, Clinton a su allier le groove imparable de James Brown, l’éclectisme engagé de Sly Stone, la furia psychédélique de Jimi Hendrix pour accoucher de ses deux gangs jumeaux, Parliament / Funkadelic, premières stars d’une galaxie allumée qu’il guidera jusqu’en 81 époque où il partira en solo avant de former les protéiformes P-Funk All Stars... Une aventure épique dont le premier épisode sera essentiellement consacré à Funkadelic : entre le premier album en 70 et la résurrection de Parliament en 74, Clinton a sorti six opus de Funkadelic.
    “Parliament c’est les voix, Funkadelic c’est la musique” distinguait-il abruptement. Evidemment la réalité est plus alambiquée. Pour nous, Funkadelic, c’est avant tout le gang emblématique du black rock, la fusion ultime du funk, du psychédélisme et du rock le plus débridé, généreusement arrosée d’acide et de psychotropes divers, un groupe de guitares qui savait cracher les watts et déchirer les neurones, bref, tout ce qu’il faut pour faire gigoter les rockeurs et rockeuses de tout poil. Alors direction Funkadelia !

PLAINFIELD FUNK

    Vu les bouffantes afros ou les étonnants poulpes multicolores que ces zozos ont arborés en guise de coiffures, il est amusant de rappeler que George Clinton se lança dans la musique à l’âge de quatorze ans, en 1955, en formant The Parliaments (du nom d’une marque de cigarette), dans l’arrière salle d’un salon de coiffure, le Uptown Tonsorial Parlor, du côté de Newark, où il était spécialisé dans le décrêpage et le “finger wave”. Né en Caroline du Nord, il avait vécu notamment à Washington DC avant d’arriver dans le New Jersey, où il se trouva un boulot très jeune pour aider sa famille miséreuse. Apparemment, il s’attira une grosse réputation de roi des ciseaux et bossera dans le business de la coiffure jusqu’en 67.
    Les Parliaments démarrent dans du pur doo-wop inspiré par Frankie Lymon and the Teenagers, enregistrant deux singles en 58 et 59. Après moults changements, le line-up se stabilise en 62 autour de Grady Thomas, Calvin Simon (deux collègues coiffeurs), Ray Davis et Fuzzy Haskins (deux de leurs clients), mais ils n’enregistrent plus rien jusqu’en 65. A cette époque, ils traînent régulièrement à Detroit, depuis que George y bosse tous les vendredi en tant que producteur et compositeur pour Golden World, Revilot et surtout Motown. Il est alors sous contrat avec Jobete, la maison d’édition du label phare de Motor City. Son morceau “Can’t Shake It Loose” sera par exemple chanté par Diana Ross & The Supremes. En 66, les Parliaments enregistrent une démo pour Motown, qui reste dans les placards car ils sonnent trop comme les Temptations. Cette même année, les trois musiciens embauchés pour les tournées et les enregistrements sont appelés de concert sous les drapeaux. George recrute alors le jeune Billy “Bass” Nelson (natif de Plainfield dans le New Jersey, où George a investi dans un nouveau salon de coiffure). Celui-ci, guitariste à l’origine, glisse à la basse quand il fait venir un ami d’enfance, un jeune virtuose de la six cordes nommé Eddie Hazel. Lucius “Tawl” Ross à la guitare rythmique et le batteur Tiki Fulwood complètent le line-up. Billy cherche alors un nom pour le backing band, avec un concept précis : il doit contenir les lettres “del” (comme beaucoup de groupes soul du moment), “funk”, et refléter l’époque psychédélique. La première tentative donne The Funkedelics.

PARLIAMENTS / FUNKEDELICS

    Après une décennie de vaches maigres, The Parliaments dégottent leur premier hit en 67 avec “(I Wanna) Testify” sur Revilot, qui grimpe en troisième position dans les charts R&B. Paradoxalement, seul Clinton a participé à ce futur classique (repris par les Dells, Johnnie Taylor, Stevie Ray Vaughan, Ron Wood ou Roger Taylor, le batteur de Queen !). Il a été enregistré avec The Holidays, un groupe de l’écurie Revilot (comme entre autres The Debonnaires et JJ Barnes), car les autres Parliaments ne pouvaient se payer le voyage à Detroit cette semaine-là. Un autre single, “All Your Goodies Are Gone”, décolle également dans les charts cette même année. C’est l’envol du Mothership !
    Plusieurs disques compilent les 45 tours des Parliaments dont Testify! - The Best of The Early Years (Connoisseur Collection) ou “I Wanna Testify”/A Historic Compilation of Vintage Soul (Goldmine). On entend le quintet s’éloigner du doo-wop des débuts pour aller vers une soul à la Motown, aux fortes connotations gospel, avec quelques faces B qui laissent présager la mutation psychédélique qui se prépare. La plupart des morceaux seront réarrangés et repris sur différents disques de Parliament et Funkadelic.
    1967, c’est le flower power, la guerre du Vietnam qui s’embourbe, le mouvement des droits civiques, les émeutes raciales, l’explosion d’Hendrix, Sergeant Pepper des Beatles, le premier album de Sly Stone, l’acid rock... Fans de la Motown (Billy adule James Jamerson, le bassiste des Funk Brothers), de James Brown ou Lee Dorsey, Clinton et sa bande font aussi tourner en boucle Cream, Hendrix, Sly Stone, Dylan ou les Beatles, dont ils reprennent “Sergeant Pepper’s...”. Ils commencent à se laisser pousser les cheveux et à avaler des acides à la pelle. Après le succès de “Testify”, ils tournent intensément pendant presque dix-huit mois, se construisant petit à petit un nouveau look, et un nouveau son. En 68, ils font la première partie de Vanilla Fudge et utilisent leur matos sur scène, découvrant le plaisir de jouer à donf’ sur d’énormes amplis. L’époque des costards assortis et des petits pas de danse est révolue.

    The Parliaments se sont fait un nom. Mais l’affaire se complique. En 68, George se fâche avec LeBaron Taylor, boss de Revilot, et refuse d’enregistrer de nouveaux morceaux pour le label, qui continuera à écouler les titres déjà mis en boîte. Dans la foulée, Revilot fait faillite, est racheté par Atlantic et des embrouilles légales surgissent autour du patronyme “The Parliaments”. Privé de l’utilisation du nom de son propre groupe, Clinton fait paraître le single “Whatever Makes My Baby Feel Good” attribué à Rose Williams, George Clinton & The Funkedelics sur Funkedelic Records, label éphémère monté avec Ed Wingate de Golden World et Ric Tic Rds. Lors d’une série de concerts au Twenty Ground de Detroit, ils sont repérés par Armen Boladian, le boss d’un label local, Westbound Rds. Il les signe sous le nom définitif de Funkadelic, dans l’idée de leur faire enregistrer des albums, fait encore rare à l’époque pour des musiciens noirs.
    Pour ajouter à la confusion, un single prévu pour Revilot sort sur Atco en 69 sous le nom des Parliaments, tandis que Westbound publie trois 45 tours de Funkadelic la même année, dont deux se classent dans les charts. Ils continuent à tourner comme des forcenés, George utilisant parfois le nom des Parliaments pour trouver des gigs où ils déboulent en Funkadelic, défoncés aux acides, jouant de longues jams épiques. Sur Detroit, ils sont régulièrement confrontés aux héros du Detroit Sound : Stooges, Amboy Dukes, et autres MC5, une autre grosse influence (“Des nègres blancs” dira Clinton en guise d’hommage). Ils se construisent un following fidèle et multi-racial, devenant rapidement célèbres pour leurs shows déjantés, où les musiciens arpentent la scène dans des déguisements délirants si ce n’est à moitié à poil, tandis qu’un Clinton en plein trip pisse sur le public ou saute dans la salle pour gifler d’innocents spectateurs avec son sexe !

PARLIAFUNKADELICMENT THANG

    Alors qu’ils commencent à enregistrer le premier album, presque tous les musiciens se barrent, prémisses de l’instabilité chronique qui marquera les aventures de Clinton. Sans se démonter, il fait appel à certains des “Funk Brothers”, les musiciens de studio de Motown, comme Bob Babbit, Earl Van Dyke, Dennis Coffey ou le guitariste de Rare Earth, Ray Monette. Billy Nelson et les autres finissent par rappliquer, rejoints par un jeune organiste prodige, Bernie Worrell, nanti d’une formation classique au Conservatoire de la Nouvelle-Angleterre, qui avait déjà bossé pour Clinton. Pas encore crédité sur ce premier album (l’orgue est tenu par Mickey Atkins), il deviendra l’une des pièces maîtresses de la troupe. Au début des années 80, il rejoindra les Talking Heads pour deux albums et plusieurs tournées.

    Funkadelic, le premier album éponyme sort en février 70. “Mommy, What’s A Funkadelic ?” pose l’ambiance d’entrée. C’est une jam envapée mid-tempo sur un riff bluesy qui tourne en boucle, lardé de wah-wah et d’harmonica, une batterie lourde, des voix chargées d’échos qui susurrent, gémissent, ricanent, apostrophent l’auditeur et envoient des baisers bruyants en promettant dès l’intro : “If you will suck my soul, I will lick your funky emotions”. Les deux hit singles réapparaissent dans des versions rallongées et lysergiques : l’hypnotique “I’ll Bet You” - vieux titre des Parliaments repris par les Jackson 5 et plus tard les Demolition Doll Rods - qu’ils reliftent à grandes giclées de zigouigouis spatiaux et de fuzz ultra-velue, et “Music For My Mother”, riff bluesy, choeurs d’indiens et solo de voix imitant un harmonica wah-wah ! “I Got A Thing, You Got A Thing” est un autre grand moment, mid-tempo heavy, chant psalmodiant des chorus hypnotiques, freakout batterie/orgue/ guitare, et textes à la Sly Stone célébrant l’ouverture et la fraternité. Après “Good Old Music”, un titre des Parliaments revisité qui sonne logiquement comme les Temptations sous acide, et le blues rugueux “Qualify And Satisfy”, l’album se conclut par le barré “What Is Soul”, qui reprend le riff de “Mommy...” et son chant mantraïque, agrémenté d’un harmonica hanté et de bruitages spatiaux dans le rouge. D’ailleurs, ils préviennent : “Je suis un Funkadelic, je ne suis pas de votre monde, mais nous ne vous ferons pas de mal, à part pisser dans vos afros...”. En prêtant l’oreille on y entend aussi le glou glou caractéristique d’une pipe à eau, suivi de l’inévitable toux et de rires béats.
    Azimuté, brouillon et traînant parfois en longueur, ce disque incarne déjà l’esprit Funkadelic : les expérimentations de production, l’humour déjanté, les déchirades du génial Eddie Hazel, la rythmique implacable et le groove de Billy Bass qui tient la baraque, les délires vocaux, les “raps” de George Clinton, ses textes crus, politiquement incorrects, ses doubles sens dignes de Smokey Robinson, une autre de ses idoles, sans compter la mythologie extra-terrestre qu’il développera avec Parliament, et la philosophie hédoniste et licencieuse de la Planète Funk qu’ils balancent sur une bande-son rentre-dedans et inquiétante, entre la cérémonie vaudou et le trip mystique. Leur mot d’ordre : “Nothing is good before you play with it, and all that is good is nasty.” Les radios sont effarouchées mais le disque se vend bien et entre dans le top ten R&B.

     Pendant ce temps, Clinton récupère les droits sur le nom “The Parliaments”, puis le raccourcit lui aussi en Parliament pour plus de sûreté, et accepte une offre d’Invictus, autre label de Detroit, drivé par le trio Holland/Dozier/Holland, bien décidés à concurrencer leur ancien patron de chez Motown, Berry Gordy. Le groupe existe donc sous deux noms et sur deux labels différents. Le concept des deux gangs jumeaux a déjà germé dans l’esprit agité de Clinton, puisqu’il a monté une compagnie financée à parts égales par les cinq Parliament, mais dont il est le seul manager, dans l’idée de faire de ses musiciens ses employés, compagnie qui détient les droits de tous leurs morceaux et qu’il nomme A Parliafunkadelicment Thang. De toute façon, il est largement assez prolifique pour nourrir ses deux bébés. Après un single attribué cette fois à A Parliament Thang, le premier album de Parliament paraît sur Invictus en juillet 70.

    Mélangeant allègrement groove au vitriol, country, psychédélisme, gospel et folk, Osmium est un OVNI éclectique et barré, plus proche dans l’esprit des disques de Funkadelic qui vont suivre que de ce que deviendra Parliament par la suite. Il contient aussi deux brûlots heavy funk, “Nothing Before Me But Thang” et son final trippant, et l’énorme “I Call My Baby Pussycat” - le 45 tours - son riff torride et ses choeurs tribaux tout droit tirés de “I’ll Bet You” et “Music For My Mother”, un exercice de réarrangement et d’auto-citation dont ils seront toujours friands. Au milieu, un break mortel qui cloue au mur : les choeurs qui scandent “Woh-Ha-Hey / Woh-Ha-Ha”, la caisse claire qui claque comme un flingue avant que la déchirade de guitare n’enflamme les baffles... Wow !
    “Moonshine Heather”, un mid tempo racontant l’histoire d’une femme qui vend son corps pour nourrir ses quatorze enfants et “Funky Woman”, ode osée aux menstruations, rentrent encore dans la catégorie mid-tempo groove et psychédélique. Le reste est beaucoup plus zarbi, entre opéra gospel/pop/psyché/funk (“Put Love In Your Life”), vibrant plaidoyer gospel anti-raciste, sur fond de clavecin, zébré d’envolées de cantatrice folle (“Oh Lord...”), un autre mini-opéra mixant piano jazzy et fuzz furieuse, folk, pop et rock sur des textes écolo (“Livin’ The Life”) ou country rock fendard où l’on entend en intro Clinton, Worrell et Hadkins répéter, et mettre en place la chanson en un clin d’oeil (“My Automobile”).
    Deux des morceaux les plus saugrenus sont co-écrits par la britannique Ruth Copeland, inventeuse du “folk-funk” et chanteuse de The New Play. Le premier, “Little Ole Country Boy”, parodie fendarde de country & western avec guimbarde, yoddle, pedal steel et tout le toutim, raconte l’histoire d’un gus qui surprend sa belle, sa “reine cajun”, au lit avec un autre homme, mais elle réussit à le faire coffrer pour voyeurisme ! Une petite connerie que les gars d’Invictus placeront en face B de quatre singles différents entre 71 et 74 ! “The Silent Boatman” qui clôt l’album est une ballade folk tourmentée, agrémentée de cornemuses (!) et de choeurs gospel. Ruth est mariée à un producteur vedette de Motown qui a rejoint le trio HDH sur Invictus, Jeffrey Bowen. Ce dernier file un coup de main à Clinton aux manettes. Le son est beaucoup plus propre et maîtrisé que sur le Funkadelic, peut-être une tentative pour être plus commercial, même si la production reste totalement imprévisible. La bande à Clinton accompagnera Ruth par la suite sur ses deux albums solo, Self Portrait et I Am What I Am parus sur Invictus en 70 et 71.
    Avec sa pochette loufoque présentant toute la horde posant en pleine nature au bord d’une chute d’eau, arborant des déguisements de bagnard, de clown, de chef indien (Village People n’a rien inventé !) ou de sorcier pré-colombien, tirant son nom d’un metal ultra-lourd, l’élément naturel le plus dense de la planète, Osmium perturbe tout le monde et fait un flop.

PSYCHE FUNK

    Mais George peut rattraper le coup puisqu’exactement au même moment débarque dans les bacs le deuxième Funkadelic ! Free Your Mind And Your Ass Will Follow est né d’un pari audacieux : aller en studio chargés aux acides pour voir s’ils pouvaient enregistrer un album entier en un jour ! “Libère ton esprit et ton cul suivra” ! Le morceau du même titre est une sorte de manifeste outré de la génération acide, un nouveau mantra interminable sur un riff hendrixien qui monte doucement, lardé d’orgue acide sursaturé et d’échos fantômatiques, en prise directe avec le premier album. Et le morceau final est du même tonneau, “Eulogy And Light”, un rap de Clinton adapté d’un psaume, lancé d’une grosse voix inquiétante et trafiquée, qui parle de la triste vie des ghettos, du racisme, de la drogue et des macs, le tout sur un de leurs titres de 69, “Open Your Eyes”, passé à l’envers !
    Entre ces deux délires psychotropes, déboulent “Friday Night, August 14th”, aux faux airs de “Foxy Lady” ensuqué, puis deux futurs classiques, le remuant “Funky Dollar Bill”, dénonciation du pouvoir de l’argent, et le lancinant “I Wanna Know If It’s Good To You” (qui sort en single et devient le troisième top trente de Funkadelic), suivis du bluesy “Some More”, encore gorgé de feedback et de voix bidouillées. L’album marche presque aussi bien que le premier, passe dix semaines dans les charts, battant à plate couture le Parliament.

    Dans les années qui vont suivre, Invictus sortira quelques singles de Parliament dont les fantastiques “Red Hot Mama” en 71 et “Come In Out Of The Rain” en 72, autre titre co-signé par Ruth Copeland (magnifiquement relifté par les heavy punk scandinaves Marvel il y a peu). Mais Clinton se focalise sur Funkadelic, sans doute parce que les disques se vendent mieux, mais aussi car Invictus commençant à patauger dans des difficultés financières, il préfère patienter le temps de se trouver un nouveau deal pour Parliament.
    Au printemps 71, Funkadelic s’envole vers l’Angleterre pour promouvoir les deux albums qui viennent d’être édité par Pye. Ils ne traverseront plus l’Atlantique avant la fin des seventies. Le public est essentiellement composé de rockers blancs, qui frémissent devant les énormes Marshall entassés sur scène, mais les fans de soul et du répertoire des Parliaments sont abasourdis. Affublés de perruques, de masques et de hardes délirantes, ils jouent plus fort que jamais. A cette époque, ils se défoncent aussi plus que jamais : ganja, pilules, coke et autre... Scott Asheton, batteur des Stooges, raconte dans Please Kill Me qu’à un concert de Funkadelic, un roadie lui avait proposé cette poudre blanche qui avait soudainement envahi les ghettos. C’était la première fois que Scott voyait de l’héroïne... Ils sont tous plus ou moins accros et leurs relations se détériorent... Mauvais karma. Hendrix est mort, Sly Stone a disjoncté... Les nuages s’amoncellent quand paraît en juillet 71 le chef-d’oeuvre Maggot Brain.

PLANET FUNK

    Le titre et la pochette - une tête afro jaillissant du sol et sa jumelle tête de mort au verso - feraient référence à la triste destinée d’une relation du groupe décédée dans sa piaule et retrouvée bien après que les asticots se soient mis au boulot. L’expression “Maggot Brain” aurait aussi un lien avec l’impressionnante consommation de drogue d’Eddie Hazel, et caractérise dans la mythologie P Funk un mode de pensée qui permet de s’élever au-dessus de la merde du monde ordinaire, habitée par des “maggots” (asticots) qui n’ont pas encore accédé au statut de Maggot Brain. Tout un programme...
    Le morceau “Maggot Brain”, introduit par un speech de prophète halluciné signé Clinton, est en fait un long solo psychédélique improvisé, qui va définitivement propulser Eddie Hazel vers la galaxie des guitar-heros. La légende dit qu’il fut enregistré en une seule prise, sous acide (du Yellow Sunshine) et que Clinton mit son guitariste en condition en lui demandant d’imaginer sa mère mourante... “C’est vraiment une chanson cosmique... Tout ce que j’ai eu à faire, c’est de lui dire de penser à quelque chose de triste. Il a dit : oh, man, rien à foutre, pourquoi toi tu ne penserais pas à quelque chose de triste ? Alors je lui ai suggéré n’importe quelle stupidité vraiment horrible. Et bien, il l’a ressenti, wow. Son chant et son jeu étaient tellement emotionnels.” Au mixage, Clinton baissera les potards des autres musiciens jusqu’à ne laisser qu’Eddie, sur fond de délicats harpèges. Surgit alors cette guitare au son pur, qui se mue en gémissements de wah-wah, puis en plaintes déchirantes avant de mourir en gratouillis aquatiques... Le prototype du morceau-qui-fout-les-poils et qui scotche d’entrée.
    La suite offre une relecture enjouée d’un vieux titre des Parliaments (“Can You Get To That”), une sorte de remake de “I Got A Thing...” raillant les différences de classe (“You And Your Folks”), deux rasades de riffs hendrixiens et de déchirades épiques (“Hit It And Quit It” et le redoutablement puissant “Super Stupid”, prototype du heavy funk), un entracte chaloupé, agrémenté d’un triangle tournoyant en stéréo et de cuivres pleins d’échos (“Back In Our Minds”), et enfin une jam funk furieuse qui part en vrille à grand renfort de wah-wah, de sirènes, de slogans détournés (“More pussy to the people ! More power to the pussy !”), de beuglements et autres cris de bêtes, et de bruitages buccaux allant du pet au gargarisme (“War Of Armageddon”)...
    Quelques comparses participent à l’enregistrement, comme le trombone McKinley Jackson des Politicians, le Funk Brother Eddie “Bongo” Brown, Rose Williams et les soeurs Lewis, de vieilles connaissances officiant à l’époque comme choristes d’Isaac Hayes sous le nom de Hot Buttered And Soul, et Gary Shider, jeune guitariste/chanteur d’un groupe basé à Plainfield appelé US, déjà crédité sur Osmium, qui va intégrer la P-Funk Family. L’album se vend un peu moins bien que les deux précédentes, mais sa réputation ne cessera de croître, “Maggot Brain” devenant leur hymne, point d’orgue inévitable de leurs concerts. Sorte de trip du Paradis vers l’Enfer, il demeure un monument de funk rock cosmique...

    Dans les semaines qui suivent les sessions, Clinton suspend les salaires d’Eddie Hazel et Tiki Fulwood, pour éviter qu’ils ne craquent tout dans la dope, et finit par virer ce dernier devenu trop junkie pour être fiable. Des tensions naissent entre Clinton et Billy Bass, qui supporte mal son statut de salarié. Tawl Ross va lui aussi disparaître du décor. Il participe un jour à un “Acid Contest”, en avale des quantités stupéfiantes avant de conclure par un énorme rail de speed, et de péter les plombs. Pour de bon. Il en gardera des lésions cérébrales irréversibles, et ne refera surface qu’en 1995 avec un album solo intitulé a.k.a. Detrimental Vasoline.

    Il existe un témoignage officiel de ce que pouvait donner le early Funkadelic en public, enregistré en 71, mais publié seulement 25 ans plus tard. Armen Boladian avait envoyé un ingénieur du son sur une de leur tournée dans le but d’enregistrer un album live. Il déboule sans prévenir, et au plus mauvais moment, le 12 septembre à Rochester dans le Michigan. Tawl Ross et Tiki Fulwood viennent d’être remplacés au pied levé - et sans la moindre répétition ! - par Harold Beane, guitariste studio du label Stax de Memphis, et Tyrone Lampkin, ancien batteur maison de l’Apollo Theater. Harold assure sobrement, mais Tyrone, jazzy et exubérant, mitraille à tout va, quitte à être complètement largué ! Heureusement Bernie Worell est en grande forme, secouant son RMI Keyboard (sorte de synthétiseur première génération, le premier du genre était utilisé par Stevie Wonder) et plaçant régulièrement des petits jingles débiles. Le duo Hazel / Nelson flamboie et les chanteurs sont par moment littéralement possédés, Fuzzy Hadkins en tête, surnommé “Le loup-garou” pour son goût des hurlements et autres grondements terrifiants. L’instru sonique “Alice In My Fantasies” ou leur frénétique version de “Good Old Music”, sans compter un “Maggot Brain” prenant - et gratifié d’un sacré numéro de batteur fou - font du Live - Meadowbrook, Rochester, Michigan une impressionnante et bruyante illustration de l’attitude scénique du Funkadelic des débuts, entre improvisations et assauts frontaux, transes lancinantes et montées orgasmiques. Billy résumera : “A cause de la nature de notre énergie, on se pointait comme des dompteurs d’ouragans. Quand le truc était là, mec, les gens se levaient et fuyaient.” A la fin du show, n’arrivant décidément pas à contrôler l’impayable Tyrone Lampkin, il finit par quitter la scène en balançant sa basse dans les amplis.
    En octobre, il se brouille avec Clinton pour des raisons financières, et quitte carrément le groupe, emmenant avec lui pour un temps les autres musiciens. L’époque black rock de Funkadelic, la plus sauvage et rock’n’roll, la plus magique et disjonctée, s’achève - logiquement - dans le chaos.

PURE FUNK

    Fin 71, les cinq Parliament se retrouvent quasiment sans musiciens. Worrell, Hazel, Fulwood et Nelson sont engagés par Ruth Copeland qui tourne en première partie de Sly & The Family Stone. Mais lorsqu’elle commence à les présenter en tant que Funkadelic, en leur laissant la scène pour les rappels, Sly Stone pique une crise - peut-être la trouille de se faire voler la vedette - et lui demande de choisir entre la tournée et le groupe. Le groupe est viré. Worrell revient au bercail, les autres continueront à participer plus ou moins aux activités de la tribu, mais le line-up originel a vécu. En 72, la compagnie Parliafunkadelicment Thang sera aussi dissoute. Clinton va alors jeter toute son énergie dans le travail de studio, et rassembler une bonne trentaine de musiciens pour peaufiner pendant des mois, de Toronto à Londres, de Memphis à Detroit, ce qui deviendra le double-album America Eats Its Young. Il existe quelque part à Detroit une cave emplie jusqu’au plafond de cartons contenant des heures de bandes, de mixages différents, de prises alternatives des quatorze titres du disque. Clinton a eu carte blanche de la part de Boladian, et il s’en est donné à coeur joie, peaufinant un matériel au son hyper-léché qui réunit les racines soul, le funk rock musclé et le pur funk qui deviendra l’apanage de la famille P Funk.



    La superbe pochette gatefold est plus subversive que jamais : un billet d’un dollar illustré d’un dessin de la statue de la liberté, affublée de dents de vampire, dévorant des bébés - un lifting du tract Amerika is devouring its children de Jay Bellolli contre la guerre du Vietnam. Les textes s’attachent toujours à dénoncer l’hypocrisie, le racisme, les différences de classe. Pour la bande-son, Clinton replonge dans la soul à la Motown (“Biological Speculation” ou “That Was My Girl”, un remake des Parliaments), introduit des arrangements de cordes discrets dans une ambiance à la Isaac Hayes (“If You Don’t Like The Effects...” et sa basse ondoyante), ou fait chauffer une section de cuivre tranchante (l’imparable “Philmore” ou le sautillant “Wake Up” et ses délires vocaux, un morceau qui évoque nettement le Sly Stone des débuts).
    Il y a aussi quelques expérimentations réussies comme la reprise ralentie et hantée de “I Call My Baby Pussycat” devenue “Pussy”, ou l’instrumental guilleret “A Joyful Process”, démarrant par un cantique avant que Bernie ne dégaine son synthé-qui-imite-la-guitare, et qui sortira en single dans une version raccourcie. Ajoutez quelques jaillissements de grosses guitares (“Balance” ou le freak-out de wah-wah de “Miss Lucifer’s Love”, bien lancé par un Fuzzy Hadkins déchaîné), une ou deux ballades peu convaincantes, et un nouveau prêche de Clinton sur une trame planante peuplée de pleurs et de mugissements plaintifs (le saisissant morceau éponyme, sur lequel Hazel fait une apparition). “Everybody’s Gonna Make It This Time”, une petite douceur quelque peu ironique a été enregistrée à l’origine à Londres en 68 avec Ginger Baker, le batteur de Cream. Quant à l’irrésistible “Loose Booty”, c’est un précurseur des ritournelles imparablement groove et rigolote, un sous-genre des productions futures de la planète P-Funk que les fans appellent les dirty nursery rhymes (qu’on pourrait traduire par “comptines cochonnes”).
    C’est un album de transition, fourre-tout, inégal mais brillant, tranchant assez radicalement avec le heavy funk sans cuivre (et sans cordes !) des trois premiers opus. Les cinq Parliament sont bien présents, aidés aux vocaux par une douzaine d’acolytes. Gary Shider a amené son pote Cordell “Boogie” Mosson (bassiste de US), et quelques pointures prêtent la main comme Prakash John (futur bassiste de Lou Reed et Alice Cooper), ou les JB’s - le backing band de James Brown - quasiment au complet. Deux d’entre eux, les frangins William “Bootsy” Collins (qui chante deux titres et compose “Philmore”) et Phelps “Catfish” Collins, respectivement bassiste et guitariste, deviendront plus tard des P-Funk à part entière. Nul doute que leur légendaire discipline n’est pas étrangère à l’efficacité dansante de certaines plages. On les retrouve d’ailleurs dans le nouveau groupe de scène qui accompagne Clinton et les autres Parliament durant l’année 72, ainsi que plusieurs autres JB’s dont le batteur Frank Waddy et la section de cuivres, une première pour Funkadelic. En novembre, les frères Collins et les cuivres quittent le navire, et reprennent la route sous le nom de... Funkadelic ! Les avocats s’en mèlent, et ils se rebaptisent en vitesse Bootsy And The Complete Strangers, mais ils continueront en 73 à jouer les clones en douce.

    Pendant ce temps, Clinton remonte un groupe pour tourner : Worrell sera accompagné de Boogie Mosson, Tyrone Lampkin, Gary Shider et un nouveau venu, un guitariste blanc de Detroit ayant notamment sévi dans un groupe de l’écurie Invictus appelé Eight Day, Ron Bykowski. Ces cinq musiciens sont les seuls crédités sur l’album suivant, Cosmic Slop, paru en 73, qui marque un retour à une instrumentation plus sobre, tout en conservant un son très propre.
    Il semble même qu’à cette époque, malgré le succès respectable des précédents albums de Funkadelic, Clinton ait décidé de séduire les radios et de devenir plus commercial. Pour cela, il choisit comme 45 tours le morceau “Cosmic Slop”, un véritable tube au groove imparable, une de leurs mélodies les plus addictives, qui monte en un final torride, où la voix veloutée et aiguë de Gary Shider fait merveille... “La mélodie est comme un hymne spirituel. Si tu enlèves les paroles et que tu la fredonnes, ça sonne comme dans les plantations. J’ai encore des frissons quand je l’entends.” dira Bernie Worrel. Mais les paroles justement reprennent de façon encore plus trash le thème de la mère obligée de se prostituer pour nourrir ses enfants ! Evidemment pour la radio, c’est plutôt raté ! On se demande encore s’ils étaient trop barrés pour s’en rendre compte, ou si leurs réflexes indécrottablement provocateurs avaient encore pris le dessus. D’ailleurs l’album contient certains de leurs textes les plus rudes. Le musclé “Trash A Go-Go” raconte par exemple le procès d’un mec qui prostitue sa femme pour se payer sa dope... La poésie de la rue !
    Musicalement, la folie n’est plus vraiment au rendez-vous, mais plusieurs titres offrent un groove solide. “March To Witch’s Castle” sort du lot. C’est le prêche usuel de Clinton, qui d’une grosse voix trafiquée, sur des roulements de batterie martiaux, des choeurs lointains et une mélodie lancinante et funèbre, évoque la difficile réinsertion des vétérans du Vietnam et leurs problèmes d’addictions... Tétanisant... Les notes de pochette envoient grave, dénonçant en vrac les vendeurs d’armes, leurs alliés “capitalistes et égomaniaques”, les politiciens, le racisme, le consumérisme, appelant à la prise de conscience, proclamant à nouveau l’origine extraterrestre de Funkadelic (“from Original Galaxy Ghetto”) et l’avènement de Funkadelia ! Un futur contributeur émérite de la galaxie P Funk entre en scène : Pedro “Sir Lleb” Bell, un jeune artiste qui signe la pochette emplie d’ET multicolores, et les vignettes illustrant chaque chanson. Son graphisme naïf, foisonnant et allumé accompagnera tous les disques suivants de Funkadelic. L’album n’est pas le succès commercial escompté, mais Clinton est maintenant sur le sentier de la gloire.

    Maître de cérémonie charismatique, sorcier du son, chanteur, co-auteur de l’essentiel du répertoire, il s’apprête à ranimer Parliament, et rêve de monter une écurie à la Motown, où plusieurs têtes d’affiche se partagent un unique commando de musiciens prodiges. Les années suivantes verront le retour triomphal mais éphémère d’Eddie Hazel, la montée en puissance de Parliament, les shows délirants où Clinton débarque d’une soucoupe volante géante posée sur scène, le lancement de Parlet, The Brides Of Funkenstein, les Horny Horns ou le Bootsy’s Rubber Band, le succés interplanétaire, suivi de déroutes financières, les anti-Funkadelic, la terrible lutte de Starchild contre Sir Nose D’Voidoffunk, et le tribut à payer aux drogues dures... Suite au prochain numéro !

Sylvain Coulon


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www.myspace.com/gclinton
www.duke.edu/~tmc/pfunk.html
(The Motherpage, la bible des funkateers !)

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